Le cas Slipyj et les consécrations épiscopales sans mandat apostolique

Source: District de Belgique - Pays-Bas

Existe-t-il un précédent historique aux consécrations épiscopales accomplies par la Fraternité Saint-Pie X sans mandat apostolique ? Y a-t-il, dans l’histoire de l’Église, d’autres cas où un évêque en a consacré d’autres contre la volonté du Pape, sans pour autant encourir aucune condamnation ? L’acte accompli par la Fraternité se justifie-t-il uniquement sur la base de la réflexion théologique, ou pouvons-nous invoquer quelque exemple concret, survenu peut-être il y a seulement quelques décennies ? Telles sont les questions auxquelles nous chercherons à répondre.

Avant de commencer, une remarque de méthode. L’épisode que nous allons raconter n’est pas inconnu. Beaucoup en ont parlé, surtout sur internet, ces derniers mois. Le problème est que ces interventions, qu’elles soient favorables ou hostiles à la Fraternité, manquent souvent d’une solide base canonique et historique. Leurs conclusions sont incertaines ou, dans certains cas, tout à fait fausses. 

C’est pourquoi nous avons décidé de reprendre entièrement la question et de l’étudier à nouveau, à partir des sources. Afin de ne pas trop alourdir la lecture, nous n’avons inséré dans le corps de l’article que les éléments principaux de l’affaire, tandis que les faits secondaires et les références se trouvent dans les notes finales1.

Les faits

Le 2 avril 1977, dans le monastère stoudite de Castel Gandolfo, trois évêques furent consacrés sans mandat apostolique. Les consacrés étaient Ivan Choma, Lubomyr Husar et Stepan Czmil. Le consécrateur était le cardinal Josyf Slipyj, archevêque majeur de Léopol des Ukrainiens2. La cérémonie se déroula dans le plus grand secret.

Essayons de comprendre le contexte. Le cardinal comme les évêques qu’il consacra appartenaient à l’Église gréco-catholique ukrainienne, une communauté catholique orientale qui professe intégralement la foi catholique, mais qui célèbre selon un rite et suit une discipline canonique différents de ceux de l’Église latine.

Slipyj était devenu métropolite de Léopol, et donc chef de l’Église gréco-catholique ukrainienne, en 1939, à la veille de l’invasion soviétique. Lorsque, en 1945, les communistes tentèrent de supprimer la communauté gréco-catholique et de la fondre dans l’Église orthodoxe, Slipyj refusa d’apostasier. C’est pourquoi il fut arrêté, puis déporté au goulag. Il y restera dix-huit ans, offrant un magnifique témoignage de foi catholique contre la tyrannie communiste. Il fut libéré en 1963, grâce aux pressions du Vatican et du gouvernement des États-Unis. Il put se rendre à Rome et participer au concile Vatican II. En 1964, Paul VI lui conféra le titre d’archevêque majeur, avec des pouvoirs quasi patriarcaux sur l’Église gréco-catholique ukrainienne, et en 1965 il l’éleva au cardinalat. La rentrée en Ukraine — alors partie de l’Union soviétique — lui étant interdite, il passa le reste de sa vie à Rome.

Ivan Choma était son secrétaire. Lubomyr Husar appartenait aux salésiens et Stepan Czmil aux stoudites, un ordre monastique ukrainien. On ne sait pas avec certitude si Slipyj voulait leur conférer seulement le pouvoir d’ordre (en faisant d’eux des évêques auxiliaires) ou aussi celui de juridiction (en les nommant évêques d’un diocèse). Certains indices inclineraient vers la seconde hypothèse3.

Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que les consécrations épiscopales du cardinal Slipyj furent accomplies sans mandat apostolique et à l’insu total du Pape. Les sources historiques l’affirment de manière concordante4. Borys Gudziak, recteur de l’Université catholique ukrainienne de 2002 à 2013, parle de « consécrations valides mais illicites »5. Iwan Dacko, secrétaire personnel de Slipyj de 1976 à 1984, rapporte que ce dernier, « après l’audience du 13 décembre 1976, hormis les rencontres officielles, n’eut plus aucun entretien privé avec Paul VI »6.

Le Pape y était-il également opposé ? Tout porte à le croire. Comme nous le verrons plus loin, Paul VI ne voulait pas nommer de nouveaux évêques pour les sièges ukrainiens. Du reste, si Slipyj pensait que le Pape était d’accord, pourquoi agir en secret ? Après tout, il était cardinal et résidait à deux pas de Rome. Obtenir un entretien avec le Souverain Pontife eût été des plus faciles. Lorsque, moins d’un an plus tard, on apprit la consécration clandestine de Czmil, la Curie romaine manifesta une vive irritation7 et exigea que Slipyj se justifiât8.

La justification

De quelle manière Slipyj justifia-t-il son acte ? Les motifs sont essentiellement au nombre de deux : le premier est le motif « officiel », donné en réponse à une demande précise du Saint-Siège ; le second est le motif « officieux », que nous connaissons par les témoignages de ses collaborateurs.

Premier motif. Au cardinal Philippe, préfet de la Congrégation pour les Églises orientales, qui lui demandait en vertu de quel droit il avait accompli la consécration, Slipyj répondit : en vertu des droits de l’Union de Brest, qui furent garantis par le Pontife romain au métropolite de Kiev et à ses successeurs9. Autrement dit, pour Slipyj, consacrer des évêques était un droit qui lui revenait en tant que chef de l’Église gréco-catholique ukrainienne (fonction jadis exercée par le métropolite de Kiev, mais qui appartenait désormais au métropolite de Léopol). Ce droit se fondait sur une concession explicite du Pape, faite à l’occasion de l’Union de Brest, c’est-à-dire lorsque, en 1595, la métropole de Kiev, jusque-là orthodoxe, était rentrée en communion avec l’Église catholique. Nous verrons, dans la seconde partie de l’article, ce que vaut cette justification.

Second motif. Selon le témoignage de Mgr Husar (l’un des évêques consacrés clandestinement) et d’autres contemporains, Slipyj agit en raison de l’« état de nécessité ». Depuis trois décennies déjà, les sièges épiscopaux de l’Église gréco-catholique en Ukraine étaient vacants. Le seul à avoir encore son titulaire était précisément Léopol, mais son évêque résidait à Rome et n’avait aucune possibilité de rentrer dans sa patrie. Le Vatican refusait d’y pourvoir. On était en pleine Ostpolitik. Nommer des évêques gréco-catholiques pour les sièges ukrainiens aurait signifié compromettre le dialogue avec les communistes (qui avaient interdit par la loi l’Église gréco-catholique) et l’œcuménisme avec les orthodoxes (qui considéraient l’Union de Brest comme un abus). Le cardinal Slipyj craignait que l’Église gréco-catholique ukrainienne ne demeurât sans hiérarchie. En conséquence, sachant que Paul VI n’y pourvoirait jamais, il procéda aux consécrations épiscopales sans mandat apostolique10.

Le droit

Il nous faut maintenant examiner, à la lumière du droit canonique, si les motifs avancés par Slipyj et ses collaborateurs sont valables, c’est-à-dire s’ils suffisent à justifier une consécration épiscopale sans mandat apostolique. Est-il vrai que Slipyj a simplement usé d’un droit qui lui appartenait et que, par conséquent, ses consécrations sont non seulement valides mais aussi licites ? Et est-il vrai que, dans l’Église de l’époque, il existait un état de nécessité tel qu’il rendît légitime un choix de ce genre ?

En ce qui concerne le premier motif, nous affirmons sans réserve qu’en 1977 l’archevêque majeur de Léopol n’avait pas le droit de consacrer des évêques pour son Église sans la permission du Pape.

Au moment de l’Union de Brest (1595), les délégués ukrainiens demandèrent et obtinrent que leurs évêques, nommés par le roi de Pologne, reçussent l’institution canonique et la consécration du métropolite de Kiev, sans qu’il fût besoin d’une confirmation de la part du Pape11.

On notera que cette faculté n’était pas un droit natif appartenant aux patriarches d’Orient (auxquels le métropolite, chef de l’Église gréco-catholique ukrainienne, était en quelque sorte assimilé), mais un privilège concédé par le Pape. Dans la bulle de concession, Clément VIII précisa que le métropolite ukrainien agissait « par l’autorité et au nom du Saint-Siège », et cela parce que, en raison de l’éloignement de l’Ukraine, recourir à Rome pour la confirmation de chaque nomination épiscopale eût été fort malcommode12. Or, de même que le Pontife romain concède un privilège, de même il peut aussi le révoquer. En outre, le métropolite de Kiev ne pouvait pas faire des évêques à son gré. Le choix de ceux-ci revenait au roi de Pologne, puis, après le partage de celle-ci, à l’empereur d’Autriche13. Le métropolite se bornait à conférer l’institution canonique et la consécration. Enfin, la concession du Saint-Siège ne concernait que les nouveaux évêques diocésains des sièges gréco-catholiques ukrainiens. Cela signifie que le transfert d’un évêque d’un siège à un autre, de même que la nomination et l’institution des évêques auxiliaires, étaient réservés à Rome14.

Quoi qu’il en soit, le privilège de confirmer les évêques sans l’intervention de Rome fut probablement révoqué dès le Concordat de 1925 entre le Saint-Siège et la République de Pologne15.

Mais il est un document qui ne laisse place à aucun doute. Il s’agit du motu proprio Cleri sanctitati (2 juin 1957), par lequel Pie XII promulgua une partie du droit canonique oriental, celle relative aux rites et aux personnes. Nous y trouvons également les normes concernant la nomination, l’institution et la consécration des évêques. Le can. 392, § 2 affirme clairement que « le Pontife romain nomme librement les évêques ou confirme ceux qui ont été élus ». Quant à l’institution canonique, le can. 395, § 1 précise qu’elle est réservée exclusivement au Pape. En d’autres termes, il n’était plus possible de procéder à des nominations ou à des institutions épiscopales sans l’intervention de l’évêque de Rome, qui, dans certains cas, choisissait directement le candidat, tandis que dans d’autres il confirmait le candidat choisi par d’autres16

Du reste, quelques années auparavant seulement, le Saint-Office avait promulgué un décret (9 avril 1951) frappant d’excommunication l’évêque de quelque rite ou dignité que ce fût qui aurait conféré la consécration épiscopale à un candidat non expressément nommé ou non confirmé par le Saint-Siège. Cette norme, qui peut nous paraître évidente à nous, Occidentaux, constituait pour les Orientaux une modification de grande portée, puisque les chefs de certaines Églises catholiques orientales, comme précisément l’ukrainienne, avaient joui par le passé du privilège de conférer à leurs évêques l’institution canonique sans passer par Rome. Dans les patriarcats catholiques orientaux, il y eut de nombreuses polémiques et récriminations, mais, à la fin, la volonté du Pape s’imposa17.

On pourrait objecter que la réserve pontificale des nominations épiscopales orientales fut abrogée par le décret Orientalium Ecclesiarum du concile Vatican II (21 novembre 1964). On y établit en effet que devaient être restitués aux patriarches orientaux leurs anciens droits et privilèges, parmi lesquels celui de « nommer les évêques de leur rite » (n° 9). Il est cependant évident que la décision du Concile n’a pas valeur de loi immédiatement exécutoire, mais exprime plutôt une orientation générale que le Saint-Siège devait traduire en dispositions pratiques18. La preuve en est que, en 1976 encore, Paul VI confirmait en consistoire l’élection des évêques faite dans les patriarcats orientaux, exactement comme le faisait Jean XXIII en 195919, c’est-à-dire avant Orientalium Ecclesiarum.

En somme, en 1977, personne, pas même le chef d’une Église catholique orientale, ne pouvait consacrer des évêques sans la permission du Pape20. Il était impossible que Slipyj l’ignorât, puisqu’il vivait à Rome depuis quatorze ans, exerçait des charges à la Curie et connaissait fort bien la pratique canonique alors en vigueur. Pourquoi donc passa-t-il outre ? Très probablement parce qu’il était convaincu que la faculté de nommer des évêques sans mandat apostolique était un droit natif des patriarches orientaux (n’oublions pas qu’il signait et acceptait de se faire appeler « patriarche », bien que le Pape ne lui eût jamais accordé ce titre), ou du moins le fruit d’un accord bilatéral entre le Patriarcat et le Saint-Siège, qui ne pouvait être révoqué unilatéralement21. L’idée de Slipyj se trouve toutefois en contradiction ouverte avec ce qu’ont affirmé Clément VIII et Pie VI, avec le droit canonique de Pie XII et avec la pratique séculaire de l’Église catholique.

Quant au second motif, il est fort difficile de pouvoir parler d’un véritable « état de nécessité » dans le cas des consécrations de Slipyj.

Toutes les sources que nous avons consultées semblent affirmer l’existence d’un état de nécessité. Andriy Chirovsky, qui fréquentait à l’époque le Collège ukrainien Sainte-Sophie à Rome et qui est aujourd’hui une figure de premier plan de la hiérarchie catholique ukrainienne aux États-Unis, l’affirme clairement : « La diplomatie vaticane semblait, en cette période, plus soucieuse de rechercher un rapprochement avec le Kremlin que de protéger les intérêts des catholiques ukrainiens. Le patriarche [en réalité archevêque majeur] Josyf craignait que l’Église catholique ukrainienne ne fût laissée sans hiérarchie. C’est pourquoi il décida de doter l’Église en Ukraine de sa propre hiérarchie »22. Autrement dit, si Slipyj n’avait pas consacré ces trois évêques, l’Église gréco-catholique ukrainienne se serait bientôt éteinte. Les choses se présentaient-elles vraiment ainsi ?

Il est vrai, comme nous l’avons déjà vu, qu’en 1977 il n’y avait plus d’évêques gréco-catholiques résidant en Ukraine. Mais la hiérarchie gréco-catholique ukrainienne n’existait pas seulement dans la patrie. Entre le XIXe et le XXe siècle, de nombreux Ukrainiens avaient émigré à l’étranger, et plusieurs diocèses avaient été érigés pour eux. En 1977 existaient, hors d’Ukraine, dix éparchies (= diocèses) et quatre exarchats (= vicariats apostoliques), avec autant d’évêques diocésains, sans compter les auxiliaires, qui étaient régulièrement renouvelés par le Pape. On ne pouvait certes pas parler d’une extinction prochaine de la hiérarchie gréco-catholique ukrainienne.

Du reste, Choma, Husar et Czmil ne furent pas consacrés évêques pour aller exercer aussitôt leur ministère en Ukraine, auprès de l’« Église du silence ». Husar reconnaît que « Slipyj me consacra pour le cas où la situation en Ukraine l’aurait exigé ». Ce qui, toutefois, n’arriva jamais : « Lorsque l’Église [gréco-catholique] fut reconnue [par le gouvernement ukrainien] en 1990, on n’avait plus besoin de nous »23. À telle enseigne que ces évêques, jusqu’aux années 1990, n’exercèrent aucune sorte de ministère épiscopal.

En résumé, la nécessité que Slipyj invoqua pour justifier ses consécrations était purement future et hypothétique : les nouveaux évêques n’auraient dû se rendre en Ukraine que lorsque la situation aurait changé. Mais, à ce moment-là, quel besoin aurait-on eu d’évêques clandestins ? On aurait fort bien pu transférer dans la patrie un évêque de rite ukrainien résidant à l’étranger, ou procéder à cet instant (et non avant) à de nouvelles consécrations. Où était donc l’état de nécessité ?

On notera en outre que la nécessité invoquée par Slipyj ne concernait pas la foi, mais simplement la sauvegarde (tout à fait hypothétique, comme nous venons de le voir) de la hiérarchie de son rite dans son pays. Une nécessité radicalement différente de celle, actuelle et en matière de foi, à laquelle la Fraternité a fait appel. Et, à notre avis, insuffisante pour justifier une consécration épiscopale sans mandat apostolique.

Le dénouement

À la lumière de ce que nous avons raconté, on s’attendrait à ce que Slipyj et les évêques qu’il a consacrés aient encouru l’excommunication, voire aient été déclarés schismatiques. Rien de tout cela. Le parallèle avec la Fraternité Saint-Pie X s’arrête ici.

Comme la Fraternité, Slipyj lui aussi accomplit des consécrations épiscopales contre le droit canonique de l’époque et contre la volonté du Pape. Mais, à la différence de la Fraternité, la réaction du Vatican fut extrêmement bienveillante.

Hormis la demande de justifications de la part de la Congrégation pour les Églises orientales, qui d’ailleurs resta sans suite, Slipyj ne reçut aucun reproche. Il n’y eut aucune déclaration d’excommunication latae sententiae (bien que le droit canonique de l’époque la prévît), ni, encore moins, de schisme24. Le cardinal poursuivit son ministère exactement comme auparavant.

Même en 1980, lorsque Slipyj lui-même révéla à Jean-Paul II que les évêques consacrés clandestinement n’étaient pas un seul mais trois, il n’y eut aucune réaction. Tout au contraire. À la demande du Pape, le Saint-Siège engagea une procédure canonique qui aboutit, en 1997, à la reconnaissance de Choma et de Husar comme évêques. Sans aucune rétractation, abjuration ni lettre d’excuses25. Par la suite, Mgr Husar devint archevêque majeur de Léopol et cardinal (2001). Son procès de béatification a été ouvert le 26 février 2024.

La chose ne doit pas surprendre, car Jean-Paul II était parvenu à la conclusion que les consécrations de Slipyj n’étaient pas illicites. Dacko l’affirme explicitement : « Le Père Werenfried von Straaten, O. Praem., [...] grâce à ses relations personnelles avec le Saint-Père, aida Slipyj à convaincre le Pape que la décision qu’il avait prise en son temps était la bonne »26. Le 17 octobre 1984, Jean-Paul II fit l’éloge de Slipyj en ces termes : « Sa mémoire restera ineffaçable dans les annales de l’histoire civile et religieuse, et nous n’oublierons jamais sa figure ascétique et hiératique, sévère et solennelle. Nous n’oublierons surtout jamais l’enseignement qu’il a donné par sa vie tout entière »27.

Pourquoi cette différence de traitement entre Slipyj et la Fraternité Saint-Pie X ? Peut-être parce qu’il n’était pas opportun d’attaquer celui que tous considéraient comme un martyr du communisme ? Ou peut-être parce que le cardinal ukrainien n’avait aucune difficulté à accepter les innovations du Concile, allant jusqu’à affirmer, par exemple, qu’« il n’existe aucune différence dogmatique significative » entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique28, et que l’attribution de la dignité patriarcale ne dépend pas du droit canonique, mais de la conscience ecclésiale que le peuple de Dieu a de lui-même29 ?

Conclusions

Le précédent historique des consécrations de Slipyj nous permet de tirer quelques conclusions théologiques importantes, en parfaite consonance avec ce que nous avons déjà affirmé dans d’autres articles.

1) Le Saint-Siège n’estime pas que la consécration épiscopale contre la volonté du Pape soit interdite de droit divin et que, par conséquent, elle ne soit licite en aucun cas. Comme nous l’avons vu, Jean-Paul II en vint à se convaincre du bien-fondé de la décision prise par Slipyj. C’est pourquoi ni lui ni les évêques qu’il avait consacrés ne reçurent aucune condamnation. Bien au contraire, ils furent présentés comme des exemples à suivre. Rien de tout cela n’eût été possible si le Saint-Siège avait été convaincu que les consécrations épiscopales sans mandat apostolique sont un acte intrinsèquement mauvais et interdit de droit divin. En pareil cas, en effet, on aurait dû déclarer que Slipyj et les évêques qu’il avait consacrés avaient encouru une peine canonique ou, du moins, un très grave péché. Il n’eût pas été possible de leur confier des rôles de premier plan dans l’Église sans quelque rétractation ou pénitence.

2) Le Saint-Siège n’estime pas davantage que la consécration épiscopale contre la volonté du Pape soit en soi un acte schismatique ou, en tout cas, digne d’excommunication. C’est la conséquence logique de ce que nous avons dit dans la première conclusion.

3) Le Saint-Siège reconnaît que l’état de nécessité peut être un motif suffisant pour procéder à des consécrations épiscopales contre la volonté du Pape. Ce fut là, selon les sources, le motif qui poussa Jean-Paul II à excuser Slipyj et à reconnaître officiellement les évêques qu’il avait consacrés. Or il s’agissait d’un état de nécessité purement hypothétique et objectivement insuffisant. Si cela a suffi à justifier des consécrations sans mandat, pourquoi l’état de nécessité actuel et en matière de foi que nous constatons dans l’Église d’aujourd’hui ne suffirait-il pas ?

En somme, l’épisode de Slipyj atteste une fois de plus, et sur le plan pratique, le bien-fondé du choix de la Fraternité Saint-Pie X. Prions afin qu’un jour le Pape aussi, comme cela advint pour l’archevêque ukrainien, puisse reconnaître que la Fraternité a fait « la bonne chose ».

Abbé Daniele Di Sorco

  • 1

    Ouvrages les plus fréquemment cités : A. Arjakovsky, Conversations with Lubomyr Cardinal Husar: Towardsa Post-Confessional Christianity, translated from French, Lviv, Ukrainian Catholic University Press, 2007. — I. Dacko,Il periodo romano della vita di Josyf Slipyj e il suo ritorno postumo in Ucraina, dans J. Slipyj, Memorie, éd. par I. Dacko, A. Di Chio, L. Mirri (Université catholique ukrainienne), Léopol-Rome, 2018. — A. Chirovsky, The Surprising Easter Connection of Pope Francis, dans « Logos: A Journal of Eastern Christian Studies » 54 (2013) 9-12. — Sauf indication contraire, les traductions sont de nous.

  • 2

    Le fait est clairement attesté par plusieurs sources, toutes concordantes : Arjakovsky, pp. 12 et 30-31 ; Dacko, p. 392 ; Chirovsky, p. 10. Cf. aussi To the Light of Resurrection through the Thorns of Catacombs. The Underground Activity and Reemergence of the Ukrainian Greek Catholic Church, L’viv, Ukrainian Catholic University Pres, 2014, p. 83.

  • 3

    Chirovsky (p. 11) présente Czmil comme « évêque de Loutsk », un siège épiscopal ukrainien vacant depuis 1973 (cf. G. Fedalto, Hierarchia ecclesiastica orientalis, Padoue, Messaggero, 2006, pp. 101-102). Czmil, comme nous le verrons, mourra moins d’un an après sa propre consécration ; le titre de Loutsk — si l’information de Chirovsky est fiable — il n’a donc pu le recevoir que de Slipyj. En outre, sur catholic-hierarchy.org et sur d’autres sites, Mgr Choma figure comme titulaire du diocèse ukrainien de Przemyśl de 1977 (année de sa consécration clandestine) à 1991 (lorsqu’un évêque fut nommé par le Saint-Siège). Cette information, si elle est vérifiée, confirmerait encore que l’intention de Slipyj était de consacrer des évêques diocésains, dotés du pouvoir de juridiction.

  • 4

    Arjakovsky, p. 12 (préface de B. Gudziak) : « without the knowledge and blessing of Rome » ; Dacko, p. 392 :« sans informer le Pape » ; Chirovsky, p. 10 : « without the papal permission (apostolic mandate) ».

  • 5

    Arjakovsky, p. 12.

  • 6

    Dacko, p. 388.

  • 7

    Dacko, pp. 392-393 ; Chirovsky, p. 10 : « in an act which caused many irritations in the Roman Curia as Roman canon law required papal permission for the consecration of a bishop ». Chirovsky ajoute que la loi canonique orientale n’exigeait pas le mandat apostolique ; mais cette affirmation, comme nous le verrons par la suite, est fausse.

  • 8

    Voici comment les choses se passèrent. Non seulement, comme nous l’avons dit, Slipyj consacra les trois évêques en secret, mais ceux-ci, pendant plusieurs années, gardèrent la plus absolue discrétion sur ce qui s’était produit. Personne, hormis eux (et peut-être quelques intimes), ne savait qu’ils étaient évêques. Ils n’exerçaient aucune fonction épiscopale. Nous avons à ce sujet le témoignage direct de Mgr Husar : « Je n’ai éprouvé aucune tragédie ni souffrance, parce que je n’exerçais pas le rôle d’évêque. Mgr Choma pensait exactement comme moi. Nous n’avions absolument aucun intérêt à exercer le rôle d’évêques ni à être désignés comme tels » (Arjakovsky, p. 31). Toutefois, moins d’un an plus tard, le 22 janvier 1978, l’un des évêques consacrés clandestinement, Stepan Czmil, mourut subitement d’une crise cardiaque. Lors de ses funérailles, dans la cathédrale Sainte-Sophie à Rome, le cardinal Slipyj voulut qu’il fût revêtu des ornements pontificaux et mentionné comme le « défunt évêque Stepan ». La chose ne pouvait manquer de parvenir à la connaissance du Saint-Siège. Quelques jours plus tard, Slipyj reçut une lettre du cardinal Philippe, préfet de la Congrégation pour les Églises orientales, lui demandant s’il avait vraiment mentionné l’« évêque Stepan ». Ayant reçu une réponse affirmative, le cardinal Philippe lui demandait en vertu de quel droit il avait accompli la consécration épiscopale (Dacko, pp. 392-393). Rien n’est dit de la consécration épiscopale de Choma et de Husar, qui resta secrète, comme nous le verrons, jusqu’en 1980.

  • 9

    Dacko, p. 393. Le même auteur ajoute à ce propos : « La fidélité est une relation réciproque, ce qui signifiait, dans notre cas, que Slipyj devait toujours être obéissant et loyal envers le Saint-Père, mais qu’en même temps il attendait de l’Évêque de Rome qu’il consentît aux promesses de ses prédécesseurs et respectât pleinement tous les droits des Églises orientales, comme le pape Eugène IV (1431-1447) l’avait solennellement déclaré au concile de Florence (1439). En outre, conscient d’être le successeur des métropolites de Kiev et de Halyč, il s’attendait à ce que les Papes respectassent les 33 articles signés par les évêques de la métropole de Kiev, dans lesquels il était établi que le métropolite, après son élection par le saint-synode, avait le droit de consacrer de nouveaux évêques sans informer le Pape » (ibid., p. 394).

  • 10

    Dacko, p. 393 ; Chirovsky, p. 10 ; Arjakovsky, p. 12 (préface de B. Gudziak). Décisif est le témoignage direct de l’un des consacrés, Mgr Husar : « De plus, à cette époque, le Vatican menait sa célèbre Ostpolitik. Le gouvernement soviétique en profita et demanda au Saint-Siège de fermer notre petit séminaire à Rome. Le séminaire résista, mais à Rome nous n’avons jamais été vus d’un bon œil. Slipyj me consacra évêque pour le cas où la situation en Ukraine l’aurait exigé » (Arjakovsky, p. 31).

  • 11

    Il s’agit de l’un des articles ou conditions posés par les évêques ukrainiens au Saint-Siège en vue de l’union avec Rome. Texte dans A. G. Welykyj, Documenta unionis Berestensis eiusque auctorum (1590-1600), Rome, PP. Basiliani, 1970, p. 109.

  • 12

    Il s’agit de la bulle Decet Romanum Pontificem du 23 février 1596. Texte dans Welykyj, Documenta unionisBerestensis, cit., pp. 292-294. On retrouve les mêmes expressions dans la bulle In universalis Ecclesiae, promulguée par Pie VII le 24 février 1807. Texte dans A. G. Welykyj, Documenta Pontificum Romanorum historiam Ucrainaeillustrantia (1075-1953), vol. II, Rome, PP. Basiliani, 1954, pp. 313-319 ; voir en particulier pp. 314 et 317.

  • 13

    Bulle In universalis Ecclesiae, citée à la note précédente (p. 317).

  • 14

    Tant Clément VIII que Pie VII, dans les bulles citées aux notes précédentes, dressent une liste des sièges épiscopaux pour lesquels le métropolite pouvait conférer l’institution canonique. Le privilège ne s’étendait qu’à eux. En ce qui concerne le transfert d’un évêque d’un siège à un autre, cf. le bref de Pie IX Per apostolica litteras (5 septembre 1848), où il est précisé que, même dans l’Église gréco-catholique ukrainienne, cet acte est réservé au Souverain Pontife (texte dans Welykyj, Documenta Pontificum Romanorum, cit., pp. 386-387).

  • 15

    Le privilège demeura en vigueur, du moins théoriquement, jusqu’en 1917. Cette année-là, nous le trouvons mentionné dans une lettre adressée par Benoît XV au chapitre de la cathédrale de Przemyśl (texte dans Welykyj,Documenta Pontificum Romanorum, cit., p. 524). Après la Première Guerre mondiale, les territoires des diocèses gréco-catholiques ukrainiens passèrent de l’Empire d’Autriche à la République de Pologne. Les évêques ne pouvaient plus être nommés par l’empereur. Le problème fut résolu par le Concordat de 1925 entre le Saint-Siège et la Pologne : le choix des archevêques et des évêques (dans la liste desquels figurent aussi les sièges gréco-catholiques ukrainiens) serait fait directement par le Saint-Siège (art. 11).

  • 16

    La législation canonique orientale de Pie XII fut approuvée au moyen d’une formule très large, qui abolissait toute loi, coutume ou privilège contraire, tant général que particulier ; donc aussi les privilèges concédés par Clément VIII et par Pie VI à l’Église gréco-catholique ukrainienne.

  • 17

    Pour une reconstitution historique exhaustive du conflit entre certains patriarches catholiques orientaux et Rome au sujet des nominations épiscopales, voir l’article de G. Coco, L’idea e lo sviluppo della prima codificazione orientale tra il Vaticano I e il Vaticano II, dans « Iura orientalia » 9 (2013) 14-59.

  • 18

    Paul VI lui-même, dans le motu proprio Episcopalis potestatis du 2 mai 1967, précisa que les normes de la codification orientale de Pie XII — parmi lesquelles Cleri sanctitati — restaient en vigueur, à moins d’être expressément abrogées par le Concile (n° I). Orientalium Ecclesiarum ne fut traduit en loi qu’avec le Code des canons des Églises orientales de 1990, où d’ailleurs les patriarches n’ont pas le droit de nommer librement leurs évêques, mais peuvent seulement conférer l’institution canonique à ceux qui ont été élus par le Synode épiscopal parmi une liste de noms approuvés par le Saint-Siège (can. 181 ; 182, § 3 ; 185, § 1).

  • 19

    Que l’on compare la provisio ecclesiarum (c’est-à-dire la nomination ou la confirmation aux sièges épiscopaux vacants) du consistoire du 14 décembre 1959 (Acta Apostolicae Sedis 52 [1960] 22) avec celle du consistoire du 24 mai 1976 (Acta Apostolicae Sedis 68 [1976] 382).

  • 20

    Dacko mentionne la faculté concédée par Pie XII aux « évêques au-delà du rideau de fer, pour assurer la continuité et la succession de leurs sièges en consacrant évêques des hommes dignes » (p. 403). Cette faculté ne pouvait toutefois être utilisée que lorsqu’il était impossible de communiquer avec Rome, ce qui n’était certainement pas le cas de Slipyj en 1977 !

  • 21

    Dans son testament, commencé en 1970 et achevé en 1981, Slipyj en vint à affirmer que la dignité patriarcale et les droits qui s’y rattachent ne dépendent pas du droit canonique, mais de la conscience ecclésiale que le peuple de Dieu a de lui-même : « J’ai constamment expliqué au défunt pape Paul VI que, dans l’Église orientale, ni les Papes ni les conciles œcuméniques n’ont jamais institué de patriarcats dans les Églises particulières séparées. L’attribution de l’autorité patriarcale a toujours été le fruit de la conscience chrétienne mûre du peuple de Dieu et de tous ses groupes constitutifs ; la conscience du clergé et des pasteurs, mais tout particulièrement la conscience des communautés laïques — le troupeau spirituel confié à leurs soins pastoraux — a joué un rôle important en cette matière » (Slipyj, Memorie,cit., p. 514, c’est nous qui soulignons). Slipyj, « tout en étant fidèle au Pape, ne refusa pas le respect des droits d’une Église sui juris. En outre, un Pape lui-même est tenu de respecter les droits d’une telle Église » (Dacko, p. 394, c’est nous qui soulignons).

  • 22

    Chirovsky, p. 10. Voir aussi Dacko, p. 393, Arjakovsky, p. 12 (préface de B. Gudziak) et le témoignage direct de Mgr Husar (Arjakovsky, p. 31).

  • 23

    Arjakovsky, p. 31 (c’est nous qui soulignons).

  • 24

    Aucune des sources que nous avons consultées n’en parle, pas même Dacko, qui est pourtant très minutieux et rapporte aussi les épisodes de conflit entre Slipyj et le Saint-Siège.

  • 25

    Là encore, aucune source n’en parle.

  • 26

    Dacko, p. 403 (c’est nous qui soulignons).

  • 27

    Dacko, p. 378 (c’est nous qui soulignons).

  • 28

    Lettre pastorale sur l’Unité dans le Christ, 3 juin 1976 (dans Dacko, p. 382).

  • 29

    Voir la note n° 21.