Le concile Vatican II : coupable ? [vidéo]
Plus d’un demi-siècle après sa clôture, le concile Vatican II continue de susciter interrogations, espoirs et controverses. Comment comprendre la crise profonde que traverse l’Église : effondrement de la pratique, crise du sacerdoce, trouble doctrinal, perte d’autorité… ? Toutes les causes se situent-elles au même niveau ? Le concile porte-t-il une part de responsabilité — ou a-t-il été mal interprété, voire déformé par les médias ? Ses fruits sont-ils encore à venir ?
⏱️ Chapitres :
00:00 — Introduction historique : discours de Jean XXIII et Paul VI sur le concile
04:45 — Le constat partagé d’une grave crise
07:35 — La déchristianisation en France
09:35 — Dans le monde…
11:00 — La crise du sacerdoce
13:07 — La crise de la foi chez les catholiques
15:12 — La crise de l’autorité doctrinale
18:30 — Le cas hollandais
21:50 — La crise de l’autorité romaine
24:15 — Diagnostic : excuser ou accuser le concile ?
27:15 — L’avis des spécialistes
30:07 — Un concile mal interprété ?
32:25 — Le « concile des médias »
35:37 — J’accuse le concile
Un grand merci à M. François Hou, agrégé d'histoire et docteur en histoire contemporaine, de nous avoir permis de reprendre beaucoup d'éléments de son excellente conférence à l'Université d'Hiver 2025 du district de France de la FSSPX pour cette vidéo.
L’annonce du Concile
Rome, Cité du Vatican, 1959. Le pape Jean XXIII, fraîchement élu, fait part à un ecclésiastique de son intention de convoquer un concile œcuménique. Un concile est un événement très important et rare pour l’Église, qui n’arrive qu’une fois par siècle environ et qui réunit les évêques du monde entier. L’ecclésiastique, étonné, demande au pape ce qu’il attend d’un tel événement. Jean XXIII s’avance alors vers une fenêtre, l’ouvre en grand et répond : « De l’air frais pour l’Église. »
La même année, le pape annonce la convocation du deuxième Concile du Vatican. Un mot d’ordre revient plusieurs fois dans sa bouche : aggiornamento, c’est-à-dire la « mise à jour ». Le Concile doit être une mise à jour de l’Église dans le monde moderne. Il faut désormais être attentif aux « signes des temps », une des expressions caractéristiques du nouveau Concile. Nous sommes dans les années d’après-guerre, et l’heure est à l’optimisme. « Nous distinguons au milieu des ténèbres épaisses de nombreux indices qui nous semblent annoncer des temps meilleurs pour l’Église », déclare le pape. « Après avoir puisé [dans le Saint-Esprit] de nouvelles énergies, [l’Église] regardera sans crainte vers l’avenir. »
Par le passé, les conciles ont cherché à condamner les erreurs doctrinales. Mais Jean XXIII se refuse à cette pratique. « Aujourd’hui, l’Épouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité. […] Certes, il ne manque pas de doctrines et d’opinions fausses […], mais tout cela est si manifestement opposé aux principes d’honnêteté et porte des fruits si amers qu’aujourd’hui les hommes semblent commencer à les condamner d’eux-mêmes. » En interne, certaines voix se font timidement entendre pour relever les dangers qu’un tel événement pourrait représenter, mais le pape repousse ces « prophètes de malheur qui annoncent toujours des catastrophes », selon ses propres paroles.
L’ouverture du Concile et son orientation
Le Concile s’ouvre en 1962. Jean XXIII meurt l’année suivante ; Paul VI lui succède et maintient la ligne. Il loue son prédécesseur d’avoir « dissipé la défiance indûment nourrie par certains esprits ». Pour Paul VI, le Concile est là « pour ouvrir à l’Église des sentiers nouveaux », « être le réveil printanier d’immenses énergies spirituelles et morales ». Il « travaillera à jeter un pont vers le monde contemporain », à « engager le dialogue […] avec le monde ». Le Concile est une « fenêtre ouverte sur le monde ».
Le Concile s’achève en décembre 1965 avec un important discours de Paul VI qui en résume tout l’esprit : « La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion, car c’en est une, de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu. […] Une sympathie sans bornes pour les hommes a envahi le Concile tout entier. […] Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. »
Quatre ans plus tard, en 1969, la nouvelle messe dite de Paul VI est promulguée en application du Concile. Le pape et bien des évêques fondent là l’espoir d’un renouvellement du catholicisme. Les mots Gaudium et spes, « la joie et l’espérance », qui introduisent l’un des derniers et des plus importants textes du Concile, semblent annoncer une ère lumineuse.
Le retournement brutal
Mais juste après les mots Gaudium et spes suivent luctus et angor : « les tristesses et l’angoisse ». « L’Église se trouve à une heure inquiète d’autocritique, mieux vaudrait dire d’autodémolition », dit Paul VI à la fin de l’année 1968. « C’est comme un retournement à angle aigu […] auquel personne ne se serait attendu après le Concile. L’Église en vient pour ainsi dire à se porter des coups elle-même. »
En 1972, Paul VI poursuit le constat : « On croyait qu’après le Concile serait venue une journée de soleil pour l’histoire de l’Église. Au contraire, c’est une journée de nuages, de tempête, d’obscurité, de recherche, d’incertitude qui est venue. […] Devant la situation de l’Église d’aujourd’hui, nous avons le sentiment que, par quelque fissure, la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. »
Le constat partagé d’une grave crise
Ce constat de Paul VI à la suite du Concile Vatican II est loin d’être isolé. Bien d’autres auteurs, pourtant peu suspects de traditionalisme, constatent également cette crise. Le philosophe Jacques Maritain, par exemple, dont la pensée a influencé le Concile, déplore en 1965 « la confusion générale qui constitue une grave crise » et dénonce l’année suivante « la fièvre néo-moderniste fort contagieuse, […] auprès de laquelle le modernisme du temps de Pie X n’était qu’un modeste rhume des foins », alertant que « le sens même de la vérité est menacé ; et le sens même du sacré, et de la transcendance de Dieu, et de la réalité de la Croix, est également menacé ».
Le cardinal de Lubac, qui s’était pourtant vu condamné par le pape Pie XII à cause de ses thèses modernisantes, affirmait en 1967 que « sous le nom d’Église nouvelle, d’Église post-conciliaire, on s’efforce souvent de bâtir une Église autre que celle de Jésus-Christ, une société anthropocentrique, société qui est menacée d’apostasie immanente ». Un anthropocentrisme qui rappelle étrangement le « culte de l’homme » proclamé par Paul VI.
Le cardinal Poletti, vicaire du pape pour la ville de Rome, quelqu’un qui avait pourtant favorisé et loué les réformes du Concile, dit en 1984 que « dans les années qui ont suivi le Concile, il s’est produit dans l’Église catholique une forte confusion doctrinale et pastorale, qui a poussé un savant au-dessus de tout soupçon, comme l’est Karl Rahner, à parler de “cryptohérésie” ». Karl Rahner étant l’un des principaux théologiens du Concile, progressiste et très influent.
Citons surtout le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, qui dresse en 1985 le tableau d’une grave situation : « Il est incontestable que les dix dernières années ont été décidément défavorables pour l’Église catholique. » « Les résultats qui ont suivi le Concile », dit-il, « semblent cruellement opposés à l’attente de tous, à commencer par celle du pape Jean XXIII puis de Paul VI… Tous s’attendaient à une nouvelle unité catholique et, au contraire, on est allé vers une dissension qui semble être passée de l’autocritique à l’autodestruction. […] On s’attendait à un bond en avant et l’on s’est trouvé au contraire face à un processus progressif de décadence. »
Comme le note un article de l’université de Louvain dans les années 1980, les publications au sujet de la crise de l’Église étaient déjà surabondantes. On ne compte plus les livres sur le sujet. Et l’on ne va pas poursuivre plus longtemps cette litanie de citations, qui pourrait encore être bien longue.
De quelle crise parle-t-on ?
Mais de quel genre de crise parle-t-on ici ? Il faut la caractériser. On va voir qu’il s’agit d’une crise de la pratique religieuse catholique, d’une crise du clergé, et surtout d’une crise de la foi.
La déchristianisation en France
En France, alors que la pratique religieuse est globalement stable dans les années d’avant le Concile, on enregistre un décrochement spectaculaire à partir de 1966. À Lille, par exemple, alors que les enquêtes menées en 1949 et en 1957 concluaient à une stabilité de la pratique, voire à une légère hausse, la pratique s’effondre dans la seconde moitié des années 1960, certaines paroisses perdant chaque année 10 % de leurs fidèles. À Tourcoing, l’église Notre-Dame de la Consolation perd le tiers de ses pratiquants en quatre ans, entre 1966 et 1970, si bien que l’évêque décide sa démolition, avant qu’elle ne soit sauvée in extremis par une association de paroissiens.
À Paris, entre 1962 et 1969, le diocèse perd 35 à 40 % de ses pratiquants, soit presque la moitié du diocèse. La paroisse du Sacré-Cœur de Colombes, par exemple, avait six messes le dimanche pour une assistance de 1 400 personnes. En 1974, il ne reste plus que trois messes pour un total de 300 personnes, dont 200 vieilles dames. Cela représente une baisse de 80 %.
En Normandie, les diocèses de Bayeux, Coutances et Sées enregistraient 40 % de pratique dominicale en 1960, mais seulement 9,5 % en 1987, soit une baisse de 75 % en moins de quatre décennies.
Concernant les baptêmes, alors qu’on comptait 93 % des enfants du pays baptisés dans les trois mois en 1965, on ne compte plus que 30 % de baptisés dans les sept ans en 2020, soit une baisse des deux tiers à l’échelle du pays entier et un fort allongement de la période de baptême.
Même parmi ceux qui pratiquent, on constate une diminution de la ferveur. La confession devient de moins en moins fréquentée. Entre 1952 et 1983, on perd les trois quarts de ceux qui se confessent régulièrement, tandis que le groupe de ceux qui ne se confessent jamais a presque doublé.
La crise dans le monde
Cette crise est loin d’être seulement française. En Angleterre, cela faisait plus d’un siècle qu’on observait un très fort essor du catholicisme, qui avait plus que doublé depuis 1900, alors que le protestantisme était dans une tendance à la baisse. Mais la courbe toujours ascensionnelle s’inverse brusquement en une interminable pente descendante au tournant des années 1970. Les mariages et l’assistance à la messe chutent d’autant plus soudainement qu’ils avaient constamment augmenté. Même effondrement pour les baptêmes.
En Allemagne, les baptêmes et l’assistance à la messe du dimanche connaissent une chute similaire juste après la clôture du Concile Vatican II. Et il faut être conscient que la population mondiale augmentait fortement pendant ce temps. Donc, pour rester stable en proportion, il aurait fallu que les chiffres augmentent en même temps que la population.
L’Amérique latine n’est pas épargnée. Au Brésil, resté très majoritairement catholique depuis des siècles, la population commence à être grignotée par le protestantisme à partir des années 1970. Alors que les catholiques représentent 93 % de la population en 1960, ils ne sont plus que 56 % en 2022, soit une perte de presque la moitié dans ce pays de plus de 200 millions d’âmes. Et la situation est similaire dans beaucoup de pays d’Amérique latine, comme le Chili ou le Guatemala.
La crise du sacerdoce
À cela s’ajoute une forte crise du recrutement des prêtres, et une crise plus grave encore du recrutement des religieux et religieuses.
En Espagne, on constate une chute du nombre de séminaristes qui coïncide avec la clôture du Concile Vatican II. Dans la plupart des pays catholiques d’Europe, le nombre d’ordinations sacerdotales diminue entre 1964 et 1968. Diminution qui a largement continué ensuite.
En Angleterre, le nombre total de prêtres s’effondre précisément à partir de 1966. Ce qui signifie que l’on ordonne moins de nouveaux prêtres, mais aussi que des prêtres abandonnent leur sacerdoce, en violation de leurs engagements, ce qui est une autre amère réalité, jamais vue à cette échelle dans toute l’histoire de l’Église. En France, le nombre d’abandons du sacerdoce quadruple en l’espace de quelques années.
Le professeur Romano Amerio, auteur d’une vaste et remarquable étude sur les changements qui ont affecté l’Église à la suite de Vatican II, note que les statistiques publiées par le Vatican montrent qu’entre 1969 et 1976, le nombre de prêtres dans le monde est descendu de 413 000 à 343 000, soit 70 000 prêtres en moins en sept ans, tandis que les religieux passent de 208 000 à 165 000, soit 43 000 religieux de moins. Bien sûr, cela inclut les décès, mais ceux-ci sont très loin d’expliquer de tels chiffres, essentiellement dus aux abandons et au tarissement rapide des vocations.
C’est à ce sujet que Paul VI avait dit : « Les statistiques nous accablent. » Et Jean-Paul II avait parlé de ces défections comme d’un « anti-signe, un témoignage défavorable, qui a été parmi les motifs qui ont fait reculer les espoirs mis en marche par le Concile ». Rome avait alors dispensé de leur célibat une foule d’anciens prêtres, comme jamais auparavant.
Les grands ordres religieux sont frappés plus durement encore. Les jésuites, les franciscains et les dominicains passent d’une forte augmentation à une forte diminution au moment de la clôture du Concile Vatican II. Le nombre de religieux ne fait dès lors que baisser dans le monde entier. On assiste à un effondrement global de la vie religieuse, faisant dire au cardinal Daniélou qu’il ne fallait pas parler de « renouvellement » de la vie religieuse, mais bien de « décadence ».
Une crise de la foi chez les catholiques
Plus profondément encore que la pratique, c’est la foi elle-même qui est atteinte. Traditionnellement, la foi est l’adhésion de l’intelligence à une vérité révélée par Dieu. Ce qui implique une conséquence capitale : rejeter un seul dogme, comme le remarque Léon XIII, c’est se poser en juge de la vérité divine, placer sa propre raison au-dessus de l’autorité de Dieu, et donc perdre la foi. La foi n’est pas un supermarché où l’on prend ce qui nous plaît et où l’on laisse le reste.
Or, d’année en année, les sondages, même s’il faut les prendre avec du recul, montrent une perte de la foi, y compris chez les catholiques pratiquants. En France, un sondage CSA de 2004 montre que, chez les catholiques pratiquants, seulement 23 % croient à l’existence de l’enfer, qui est pourtant un dogme. 34 % de ces mêmes pratiquants croient « tout à fait » que Mahomet est un prophète, ce qui se passe de commentaire. Seuls 7 % des catholiques français estiment que la religion catholique est la seule vraie. Le sociologue Yves Lambert soulignait alors qu’« on mesure l’ampleur du changement si l’on sait que la moitié des catholiques pensaient en 1952 qu’il existe une seule vraie religion ».
Un sondage de 2008 du Center for Applied Research in the Apostolate, de l’université de Georgetown, présente l’avantage de distinguer les résultats selon la génération des sondés. On y voit clairement que les catholiques des générations d’avant Vatican II sont beaucoup plus nombreux à croire à la présence réelle que les générations « Vatican II » et « post-Vatican II ». Les générations nouvelles ont moins souvent participé à des adorations eucharistiques. Et les catholiques des générations Vatican II doutent davantage que leurs prédécesseurs que « Dieu le Père est le créateur du Ciel et de la Terre », ou qu’il n’y a « qu’un seul Dieu Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit », ce qui relève pourtant du catéchisme de base.
Un sondage américain plus récent avance que seuls 28 % des catholiques des États-Unis connaissent et adhèrent réellement au dogme de la présence réelle.
Crise de l’autorité doctrinale
Mais cette crise de la foi est loin de s’être limitée aux fidèles. Elle concerne d’abord et avant tout les autorités de l’Église : le clergé. Il serait difficile de donner une image complète du désordre indescriptible qui règne partout dans les institutions catholiques à la suite du Concile. Partout, des prêtres se mettent à prendre des libertés effrayantes au sujet de la morale, de la doctrine de l’Église ou de la liturgie. Des curés vantent les mérites des fausses religions, certains refusent de bénir les objets de piété en disant que c’est de la superstition, plusieurs forcent les fidèles à communier debout en leur donnant de petits coups de pied, beaucoup nient l’obligation de la messe dominicale, etc.
Ainsi, un curé d’une grande paroisse du nord de la France explique tranquillement qu’un jeune couple de catholiques non pratiquants est venu lui demander avec insistance de les marier à l’église, mais qu’il a préféré simplement bénir le couple à l’église sans le marier religieusement. Il bénit donc un concubinage. Il explique qu’il a voulu leur donner malgré tout « ce geste à l’Église », sans pour autant accomplir d’acte sacramentel, se contentant de les accueillir, de lire un passage de l’Écriture et de prier devant eux.
Mais ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres, puisque ce genre de pratique s’est généralisé après le Concile sans que les évêques ne réagissent. D’ailleurs, à la même époque, l’évêque de Lille annonce fièrement mettre la chapelle d’un couvent à disposition pour servir de mosquée aux musulmans de Roubaix. Des évêques ont fait de même partout en France, comme à Amiens, Montpellier, Clermont-Ferrand, Nice, Nantes, Dijon, Autun, Pontoise ou encore Bordeaux.
Dans les séminaires, c’est la décadence. On voit disparaître la discipline ancienne : lever et coucher communs, prières communes, silence, limitation des sorties. À leur place s’installe un climat de relâchement, jusque dans la prière et la célébration de la messe. Certains séminaristes se félicitent même de la suppression des prières communes, du bénédicité, et du cadre sacré de la chapelle, au nom d’une pratique plus libre et moins « cloîtrée ».
Lors d’une conférence à l’université d’Arlington, aux États-Unis, des catholiques se plaignent auprès du cardinal Oddi, chargé de la Congrégation pour le clergé, que des dogmes comme la divinité du Christ, la virginité de la Mère de Dieu, le péché originel, la présence réelle dans l’Eucharistie, l’absolu de l’impératif moral, l’enfer ou la primauté de saint Pierre sont publiquement rejetés du haut des chaires d’églises et d’universités par des théologiens et des évêques. On demande alors au cardinal pourquoi il n’y a pas de réaction contre ces semeurs d’ivraie, comme le père Curran qui combat ouvertement l’enseignement de l’Église sur la contraception ou l’homosexualité. Le cardinal avoue que « l’Église n’inflige plus de peine, mais espère pouvoir convertir les égarés […] peut-être de peur de provoquer un scandale plus grave encore de désobéissance ».
Le cas hollandais
Au lendemain du Concile, le cardinal Ottaviani, homme d’esprit traditionnel qui était à la tête du Saint-Office, c’est-à-dire chargé des questions de foi, envoie une lettre aux épiscopats du monde entier. Il y exprime sa vive inquiétude devant les « abus grandissants » et les « opinions étranges » qui secouent la vie de l’Église. Il demande aux épiscopats d’« enrayer » ou de « prévenir » ces erreurs et de lui faire un rapport sur la situation.
La réponse la plus frappante est celle de l’épiscopat hollandais, présidé par le cardinal Alfrink, personnage très influent lors du Concile. Dans leur réponse à Ottaviani, les évêques hollandais affirment leur autorité propre en s’appuyant sur le Concile Vatican II et s’opposent frontalement au cardinal préfet du Saint-Office. Ils estiment que condamner les erreurs n’est pas opportun, car cela ferait « perdre de vue l’âme de vérité qui se cache en toute erreur », laquelle « fascine les fidèles » et leur donne « une foi plus authentique ». Ils citent à l’appui le discours du pape Jean XXIII au début du Concile et regrettent de voir que ce jugement, « soutenu par le Concile », disent-ils, « ne se retrouve pas » dans la lettre du cardinal Ottaviani, qu’ils relèguent à l’ancienne école.
Plus grave encore, ils estiment que les formules dogmatiques ne sont pas définitives. Ils mettent en doute la conception virginale de Jésus, rejettent l’idée d’un « changement physique » dans la sainte Eucharistie, rejettent la nécessité de la confession individuelle, mettent en doute la réalité du péché originel, ne comptent pour rien les récents rappels du pape Pie XII concernant l’existence d’Adam et Ève et rejettent la « conception statique » de la loi naturelle.
Dès octobre 1966, ils avaient publié, à la barbe du cardinal Ottaviani, peu après sa lettre, le tristement fameux catéchisme hollandais, qui fut un succès mondial en librairie, à défaut de l’être sur le plan doctrinal. Ce catéchisme condensait toutes les erreurs et approximations déjà citées, tout en diminuant la fonction du pape et en omettant complètement l’existence des anges.
Et, pour finir, de 1968 à 1970, les évêques hollandais réunissent un concile pastoral national. L’assemblée y vote l’abolition du célibat des prêtres, l’ordination des femmes et la participation des laïcs au gouvernement de l’Église. Face à cela, Paul VI réunit une commission de cardinaux pour étudier la situation. Dans cette commission, le cardinal Journet demande avec insistance au pape de condamner clairement les erreurs au nom de son infaillibilité. Mais le pape ne semble même pas avoir répondu au cardinal Journet. Il renonce à faire acte d’autorité et se borne à faire une profession de foi sans rien condamner ni personne. Paul VI enverra finalement une lettre, fin 1969, où il demande aux évêques de Hollande : « La conscience de Notre responsabilité de Pasteur de l’Église universelle Nous oblige à vous demander en toute franchise : que pensez-vous que Nous puissions faire pour vous venir en aide, pour renforcer votre autorité ? » C’est l’autorité de l’Église qui est mise en cause par ces évêques, mais le pape se propose de renforcer leur autorité. Allez comprendre.
Ce cas est spectaculaire, mais loin d’être unique. Plusieurs conférences épiscopales entières se sont opposées ouvertement à l’encyclique Humanae vitae de Paul VI sur la régulation des naissances. On pourrait encore évoquer le tristement fameux catéchisme Pierres vivantes des évêques français, ou citer le cas du théologien Hans Küng, qui a longtemps malmené le dogme catholique sans être inquiété, jusqu’à une vague sanction tardive en 1979.
Crise de l’autorité romaine
Mais les autorités romaines ne se contentent pas toujours de rester passives face au désordre. Elles ont parfois accompagné, voire favorisé, la révolution en cours, par exemple en approuvant des traductions fautives. On connaît le cas emblématique du Credo : le terme « consubstantiel » est devenu « de même nature » dans la traduction française. Erreur grave pour qui connaît sa théologie, mais qui fut approuvée par Rome puis corrigée seulement en 2021.
Autre exemple : la traduction de l’épître des Rameaux. La version traditionnelle dit que le Christ « n’a pas regardé son égalité avec Dieu comme une usurpation », affirmation claire de sa divinité. Mais la traduction française fautive, également approuvée par Rome, faisait dire que le Christ « n’a pas voulu revendiquer d’être pareil à Dieu », ce qui va dans le sens de la négation de la divinité du Christ. Et ce ne sont pas des cas isolés : d’autres langues ont connu des dérives comparables.
Même au sommet de la Curie, certains cardinaux préfets de grandes congrégations malmènent le dogme catholique. En 1968, lors d’un congrès de théologiens à Florence, le cardinal Garrone, préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique, déclare : « Au siècle dernier, les théologiens avaient été amenés à affirmer la capacité de la raison humaine à prouver l’existence de Dieu. […] Nous devons reconnaître que nous nous sommes trompés, car nous avons demandé à la philosophie ce qu’elle ne pouvait pas donner. » Problème : ce que nie ici le cardinal Garrone n’est pas seulement l’opinion de quelques théologiens, mais un dogme de foi proclamé clairement et solennellement par le Concile Vatican I en 1870, et affirmé expressément par la Sainte Écriture.
Et dans l’Osservatore Romano du 7 décembre 1984, journal institutionnel du Vatican, le cardinal Gantin, préfet de la Congrégation des évêques, déclare que « nous ne sommes pas appelés à croire en vertu du pouvoir du Christ d’accomplir des prodiges, mais c’est la foi en Lui […] qui nous rend capables de croire également à ses prodiges ». Second problème : là encore, le cardinal préfet affirme l’opposé d’un dogme proclamé lors du Concile Vatican I. On pourrait relever bien d’autres choses étonnantes dans l’Osservatore Romano.
Et nous laissons pour l’instant de côté le cas de la papauté elle-même.
Diagnostic : excuser le Concile ou l’accuser ?
Nous en sommes restés volontairement au passé, mais à l’heure actuelle on trouve à peu près les mêmes problèmes. La plupart des courbes ne se sont malheureusement pas redressées, mais ont continué une descente qui a tout au plus ralenti. Quelques problèmes ont diminué tandis que d’autres se sont profondément aggravés, notamment dans le domaine de la morale. À ce stade, il ne faut plus seulement parler de crise, mais d’une interminable dépression.
Venons-en donc au bilan. Si l’on veut enrayer cette dépression, il faut en découvrir la cause. Quelle est la part de responsabilité du Concile Vatican II dans tout cela ? Bien des hypothèses ont été avancées pour tenter d’excuser le Concile.
Certains ont rappelé que tout n’est pas noir, qu’il existe des exceptions comme l’Asie, l’Afrique ou la Pologne. On a aussi fait remarquer que la crise n’épouse pas toujours parfaitement le calendrier conciliaire : par exemple, la crise du sacerdoce en France commence plutôt dans les années 1950. D’autres invoquent Mai 68, la sécularisation, ou l’encyclique Humanae vitae de Paul VI sur la régulation des naissances, ou encore la percée du protestantisme en Amérique latine : des événements qui ont certainement pesé. Le monde réel n’est pas monocausal : il est un entremêlement de facteurs qui se croisent, s’opposent ou se renforcent.
Le protestantisme pouvait pénétrer d’autant plus facilement en Amérique latine que Vatican II avait grand ouvert les portes. L’Afrique comme la Pologne ont bénéficié de contextes particuliers qui ont pu jouer en leur faveur, temporairement du moins. L’Église, au long de son histoire, a connu bien des courants porteurs, comme elle a traversé bien des tempêtes.
Il n’empêche qu’à travers tout cela, certaines causes ont une incidence prépondérante tandis que d’autres sont négligeables. Toutes les causes ne se situent pas au même niveau de crédibilité pour expliquer la crise. Ce n’est pas parmi les thèses les plus crédibles qu’on peut classer la réplique, pour le moins étonnante, du cardinal Léger déclarant que « si la pratique religieuse décroît, ce n’est pas un signe que l’on perd la foi, car, à mon humble avis, on ne l’avait jamais eue, j’entends une foi personnelle ».
On a aussi entendu et réentendu à satiété des progressistes clamer que la crise aurait été pire sans Vatican II, ou qu’elle aurait été atténuée si l’on avait été plus audacieux dans le progressisme. Les évêques de Hollande avaient déjà agité la crainte que beaucoup quitteraient l’Église si l’on touchait à leur catéchisme hétérodoxe. Affirmation gratuite, toujours facile à avancer, car fondée sur un fait hypothétique qui, par définition, n’a pas eu lieu ; affirmation qui a tout d’une fuite en avant.
Une thèse qui a du plomb dans l’aile quand on constate, sans surprise, que la crise a été beaucoup plus violente en Hollande. La fréquentation des églises catholiques y est passée de 65 % en 1966 à 46 % en 1970 : le pays entier a perdu le tiers de ses pratiquants en quatre ans. On sait aussi que, chez les protestants, ce sont les branches les plus progressistes qui se sont effondrées le plus vite.
L’avis des spécialistes
Alors, si l’on veut tirer cela au clair, tournons-nous vers des spécialistes qui ont étudié la question sans parti pris. Récemment, en France, Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, a réalisé sur la crise un travail très approfondi à partir des enquêtes de pratique religieuse menées avec une grande précision par le chanoine Fernand Boulard. Cela lui a permis de dresser une chronologie fine et de situer précisément la rupture au milieu des années 1960, plus spécifiquement en 1966, donc immédiatement après la clôture du Concile Vatican II et avant les événements de Mai 68 ainsi que l’encyclique Humanae vitae. Il a complété son travail par des enquêtes sur l’influence de Vatican II dans la prédication et dans la perception des fidèles, et il en conclut que « Vatican II semble avoir été, en définitive, cette réforme […] qui a déclenché la révolution qu’elle prétendait éviter, comme jadis les États généraux dans la France de la fin du XVIIIe siècle ».
De son côté, Rafael Ruiz Andrés, chercheur à l’Institut des sciences religieuses de Madrid, qui a étudié le cas espagnol, note que la crise « résulte aussi de la profonde remise en question par l’Église de ses propres structures et schémas religieux pendant la période postconciliaire, au nom de l’exigence d’un christianisme “plus authentique” et mieux adapté à la société séculière. Le Concile constitue de ce point de vue une rupture avec le modèle catholique antérieur ».
Mieux encore, une vaste étude statistique a récemment été menée par trois chercheurs du National Bureau of Economic Research, l’un des instituts d’étude économique les plus prestigieux au monde, lié à Harvard, qui compte parmi ses chercheurs affiliés quarante et un lauréats du prix Nobel et quatorze présidents du Conseil économique du président des États-Unis. L’étude a été dirigée par Robert Barro, classé parmi les économistes les plus influents au monde. Elle vise à étudier l’incidence statistique de certains facteurs, comme la chute de l’URSS ou le Concile Vatican II, sur la pratique religieuse spécifiquement catholique. Les statistiques de soixante-six pays sont passées à la loupe à travers 200 000 réponses d’enquêtes, la moitié de ces pays faisant partie du « Sub-Global », c’est-à-dire l’Amérique latine, l’Afrique et certains pays d’Asie.
La conclusion est sans appel : « Le concile Vatican II […] a entraîné une baisse mondiale de la pratique religieuse catholique par rapport à celle des autres confessions. » Notons plusieurs choses : le décrochage est important et débute immédiatement après Vatican II ; il n’affecte pas les protestants, mais il est spécifique au catholicisme, ce qui indique qu’il est lié à un événement spécifiquement catholique ; le décrochage s’est poursuivi dans les décennies qui ont suivi, sans se redresser.
Un Concile mal interprété ?
Alors admettons que ce qui explique essentiellement la crise, c’est le Concile. Mais ses partisans ont encore une dernière cartouche pour le défendre : ce ne serait pas le vrai Concile qui serait responsable, mais un « para-Concile » dont l’image médiatique est devenue prédominante au point de se substituer au vrai Concile.
On trouve cette idée déjà esquissée dans le fameux discours de Paul VI sur les « fumées de Satan ». Paul VI constate bien la crise, mais il l’attribue à des forces qui sont là pour « étouffer les fruits du Concile œcuménique, et pour empêcher l’Église d’éclater dans l’hymne de joie ». Le Concile n’aurait pas été compris ni véritablement appliqué. Ses fruits seraient donc encore à attendre. Dans le même esprit, certains affirmaient que l’attention était surtout prise par les remous, par la poussière soulevée par tout ce qui tombait et s’effritait, et que l’on ne voyait pas encore suffisamment les grandes lignes des structures nouvelles appelées à se dégager progressivement.
« Je crois même que le véritable temps de Vatican II n’est pas encore venu et qu’on n’a pas encore commencé à le recevoir de façon authentique », disait le cardinal Ratzinger en 1984. Plus de cinquante ans après le Concile, le pape François reprenait la même rhétorique : « Nous pouvons dire que le dernier concile œcuménique n’a pas encore été pleinement compris, vécu et appliqué. »
À l’époque du Concile, les Pères avaient insisté pour qu’il s’exprime dans un langage simple et compréhensible par tous. Paul VI disait que le Concile « a désiré se faire écouter et comprendre de tous les hommes » et qu’« il a cherché à s’exprimer aussi dans le style de la conversation ordinaire ». Et voilà qu’à la suite de son échec, on fait de ce Concile facile à comprendre une chose fantomatique et insaisissable. Cela permet à des groupes d’opinions très différentes de dire chacun contre l’autre qu’ils détiennent la véritable interprétation du Concile. Le Concile, censé être un interprète de la foi, se trouve lui-même réduit à l’état de fait interprétable.
Le Concile des médias
La plus forte expression de cette idée d’un para-Concile se trouve dans le discours de Benoît XVI de février 2013. Le pape, alors démissionnaire, dresse le tableau d’un double Concile : d’un côté le vrai Concile, le Concile des Pères, et de l’autre un para-Concile, le Concile des médias. « Le Concile immédiatement efficace qui est arrivé au peuple a été celui des médias, non celui des Pères. […] Il a créé tant de calamités, tant de problèmes, réellement tant de misères : séminaires fermés, couvents fermés, liturgie banalisée… et le vrai Concile a eu de la difficulté à se concrétiser, à se réaliser. »
Comme le grand prêtre de l’Ancien Testament plaçait tous les péchés du peuple sur un bouc émissaire avant de le chasser au désert, il s’agit ici de placer toute la responsabilité de la crise sur un supposé para-Concile des médias pour épargner le vrai Concile. Que penser de cette thèse ?
D’abord, que ce ne sont pas les médias qui ont mis en application le Concile Vatican II dans les diocèses : ce sont les évêques, ceux-là mêmes qui ont participé au Concile et qui ont mené l’Église dans cette voie révolutionnaire. Ce ne sont pas les médias qui ont prêché partout la révolution dans les paroisses ; ni les médias qui ont écrit le catéchisme hollandais ou le catéchisme Pierres vivantes ; ce ne sont pas seulement les médias qui ont contredit la doctrine catholique, mais des théologiens et des cardinaux eux-mêmes. Les médias n’ont pas écrit que « la foi d’aujourd’hui à l’état adulte peut se passer des dogmes », mais c’est la revue universitaire des jésuites français. Et ce n’est pas n’importe quel média qui a écrit que les fondateurs de religions, y compris fausses, sont tous « messagers de Dieu », mais l’Osservatore Romano, journal institutionnel du Vatican.
Bien sûr, certains vont répondre qu’il ne s’agit là que d’abus et que les textes du Concile ne disent pas cela. Sans doute le Concile ne dit-il pas tout cela textuellement, mais il a posé un principe qui conduit à cela. Selon les mots mêmes du cardinal Ratzinger, le Concile « avait eu la force de déloger des conceptions enracinées depuis des siècles ». Lorsque le Concile, dans ses textes, a contredit l’enseignement antérieur, il a touché au principe de la stabilité de la foi : il a donné le signal que les vérités passées, crues et affirmées avec force, pouvaient d’un coup être délogées. Quand on ouvre les portes, on ne peut pas s’étonner des sorties.
Ainsi, ce ne sont pas les médias qui ont écrit que l’Église catholique « subsiste dans » l’Église du Christ, brisant la traditionnelle identification entre les deux expressions, mais c’est la constitution Lumen gentium du Concile Vatican II. Ce ne sont pas les médias qui ont proclamé une liberté religieuse ou un œcuménisme dévastateur auparavant condamnés, mais ce sont les textes du Concile, que nous verrons dans de prochaines études.
J’accuse le Concile
Alors, devant tous ces éléments, une autre position se dessine : celle d’un prélat qui a assisté à la révolution conciliaire ainsi qu’à la décadence qui s’en est suivie, et qui a préféré constater la réalité objective telle qu’elle se présentait plutôt que de se réfugier dans une lecture abstraite et volontariste des faits.
À la lettre du cardinal Ottaviani déjà citée, en 1966, au lendemain du Concile, Mgr Lefebvre répondait que « lorsque le Concile a innové, il a ébranlé la certitude de vérités enseignées par le Magistère authentique de l’Église comme appartenant définitivement au trésor de la Tradition. […] Nous avons assisté au mariage de l’Église avec les idées libérales. Ce serait nier l’évidence, se fermer les yeux, que de ne pas affirmer courageusement que le Concile a permis à ceux qui professent les erreurs et les tendances condamnées par les Papes […] de croire légitimement que leurs doctrines étaient désormais approuvées. […] Il faut donc, acculé par les faits, conclure que le Concile a favorisé d’une manière inconcevable la diffusion des erreurs libérales. »
Alors, faut-il dire : « j’excuse le Concile » ou « j’accuse le Concile » ? Notre Seigneur Jésus-Christ nous donne un critère de jugement : « Tout bon arbre produit de bons fruits ; mais le mauvais arbre produit de mauvais fruits. » On reconnaît l’arbre à ses fruits.