Chine : des évêques consacrés clandestinement pour assurer « la survie de l’Église »
Église catholique de Xuanhua, Chine.
Selon le témoignage d’un évêque chinois recueilli par l’historien Anthony E. Clark, au moins dix évêques auraient été consacrés secrètement dans la seule province du Fujian. Ces sacres seraient rendus nécessaires par l’emprise croissante du Parti communiste sur l’Église et par la crainte de voir disparaître les communautés catholiques clandestines.
Dans une enquête publiée le 23 août 2026 par Catholic World Report1, l’historien et sinologue américain Anthony E. Clark dresse un tableau particulièrement préoccupant de la situation des catholiques chinois. Son analyse s’appuie sur des échanges récents avec différents membres de l’Église en Chine, l’identité de plusieurs témoins est volontairement dissimulée afin de garantir leur sécurité. Elles rendent compte du climat de peur dans lequel vivent les catholiques qui refusent de soumettre leur foi aux exigences du Parti communiste chinois.
Au moins dix évêques consacrés secrètement
Anthony E. Clark rapporte en particulier les confidences d’un évêque chinois qui demeure en dehors de l’Association patriotique catholique chinoise, organisme placé sous le contrôle du régime. Selon ce prélat, la situation des communautés clandestines dans la province du Fujian est devenue un véritable « état d’urgence » après la signature, en 2018, de l’accord provisoire entre le Saint-Siège et la République populaire de Chine sur la nomination des évêques.
Le contenu de cet accord, renouvelé en 2024 pour quatre années supplémentaires, n’a jamais été rendu public. Sur le terrain, cependant, l’emprise du gouvernement sur les nominations épiscopales et sur la vie des diocèses n’a cessé de s’étendre.
L’évêque interrogé explique que les catholiques clandestins craignent qu’à mesure que le pouvoir politique accroît son influence sur les évêques, « l’intégrité de la foi catholique en souffre ». C’est donc pour « assurer la survie de l’Église en Chine » que de nouveaux évêques auraient été « secrètement consacrés ». Le prélat estime qu’il existe « au moins dix nouveaux évêques » dans la seule province du Fujian, il ne donne toutefois ni leurs noms, ni les dates des cérémonies, ni l’identité des évêques consécrateurs. Il ne précise pas davantage si ces consécrations ont bénéficié d’un mandat pontifical tenu secret. Cette multiplication des sacres clandestins manifeste l’extrême inquiétude d’une partie de l’épiscopat chinois devant la perspective d’une disparition progressive des évêques indépendants du pouvoir communiste.
« Chinois d’abord, catholique ensuite »
Cette inquiétude doit être replacée dans le contexte de la politique de « sinisation » des religions menée par Xi Jinping. Sous couvert d’adapter les confessions religieuses à la culture chinoise, le régime exige en réalité leur intégration au système socialiste et leur subordination idéologique au Parti communiste.
Anthony E. Clark rapporte ainsi les propos tenus récemment par une religieuse chinoise devant une assemblée. Évoquant le missionnaire belge Vincent Lebbe, elle a affirmé qu’il aurait compris la nécessité d’être « chinois d’abord et catholique ensuite », « nous sommes chinois d’abord », a-t-elle ajouté.
L’historien précise que cette interprétation ne correspond pas à la pensée du Père Lebbe, d’autres catholiques chinois présents se sont d’ailleurs déclarés scandalisés par ces paroles. Celles-ci expriment néanmoins avec netteté le renversement recherché par le régime : l’appartenance nationale et la fidélité au Parti doivent désormais commander la profession de la foi. Les catholiques interrogés ont opposé à cette déclaration un ancien proverbe chinois : « Plier cent fois, mais ne jamais rompre. »
La doctrine placée sous la conduite des valeurs socialistes
Les nouvelles règles de conduite imposées aux évêques, prêtres et religieuses de l’Église officielle exigent d’eux qu’ils soutiennent la direction du Parti communiste, le système socialiste et le processus de sinisation du catholicisme. La doctrine et la discipline ecclésiastiques doivent elles-mêmes être interprétées sous la conduite des « valeurs socialistes fondamentales » et de la culture traditionnelle chinoise, le régime multiplie à cette fin les réunions, les sessions de formation et les campagnes idéologiques.
La campagne dite des « quatre introductions » exige la mise en valeur du drapeau national, de la Constitution chinoise, des valeurs socialistes et de la culture traditionnelle dans les lieux de culte. Une autre campagne, dite des « trois amours », impose aux communautés religieuses le patriotisme, « l’amour du Parti » et « l’amour du socialisme », ces thèmes doivent apparaître dans les bulletins paroissiaux et les activités ecclésiales.
En mars 2026, l’Association patriotique catholique et la Conférence des évêques contrôlée par le régime dans la province du Shandong ont encore imposé au clergé des retraites organisées autour des orientations politiques du gouvernement en matière religieuse. Un prêtre chinois cité par Anthony E. Clark dénonce l’accumulation de ces réunions et des rapports que les ecclésiastiques doivent ensuite rédiger, autant de temps enlevé au ministère, à la formation doctrinale et à la prière.
Des séminaires pénétrés par le Parti
L’historien rapporte également sa conversation avec un séminariste chinois rencontré hors du pays. Le jeune homme lui a décrit une formation dans laquelle il ne recevait pratiquement aucune direction spirituelle, tandis que les cours politiques imposés par le gouvernement occupaient une part importante du temps normalement destiné à la prière et à l’étude. Il voyait rarement son évêque et affirmait que certains prêtres étaient eux-mêmes membres du Parti communiste. « Tout le monde en Chine sait que le Parti pénètre dans la communauté chrétienne », lui a-t-il confié.
Cette pénétration dépasse donc le seul contrôle extérieur des institutions, le régime cherche à modeler de l’intérieur la pensée du clergé et des futurs prêtres. Le chercheur Paul Mariani parle à ce sujet de « partification », il ne s’agit plus seulement d’adapter extérieurement le catholicisme à la culture chinoise, mais d’en faire un système culturel et intellectuel conforme au Parti.
Les mineurs écartés de la religion
La politique de contrôle touche également directement les enfants. Dans de nombreuses régions, les autorités interdisent aux mineurs de moins de 18 ans de recevoir une instruction religieuse ou de participer aux offices. Anthony E. Clark précise que cette interdiction n’est pas formulée de manière générale dans une loi nationale, mais qu’elle est appliquée avec une rigueur variable par les autorités locales.
Des prêtres et des religieuses ont donc développé des moyens discrets pour assurer malgré tout la formation et la vie sacramentelle des jeunes. Puisque certaines instructions interdisent spécifiquement leur présence dans les bâtiments ecclésiastiques, les messes et les cours de catéchisme sont parfois organisés dans d’autres lieux. « Le gouvernement garde un œil ouvert et l’autre fermé », résume une religieuse, les enfants continuent ainsi de recevoir les sacrements et une formation catholique, mais souvent en dehors des églises.
Mgr Shao Zhumin toujours persécuté
Dans le même temps, les évêques qui refusent de rejoindre l’Association patriotique continuent de subir la persécution, c’est notamment le cas de Mgr Peter Shao Zhumin, évêque de Wenzhou, dans la province du Zhejiang. Nommé évêque coadjuteur par Benoît XVI en 2007, il a succédé en 2016 à Mgr Vincenzo Zhu Weifang. Reconnu par Rome mais pas par Pékin, il refuse obstinément d’adhérer à l’Église officielle contrôlée par l’État.
Mgr Shao a été arrêté à de multiples reprises, souvent avant ou après les principales fêtes liturgiques, puis soumis à des sessions de « rééducation ». Des prêtres, religieuses et fidèles de son diocèse ont eux aussi été détenus. Selon les informations recueillies par Anthony E. Clark, jusqu’à 90% des chapelles clandestines du diocèse de Wenzhou auraient été saisies et fermées, ce chiffre donne la mesure de la campagne menée contre ceux qui refusent de se soumettre à l’Association patriotique.
En 2021 déjà, un catholique du Zhejiang avait reçu une amende de 200 000 yuans pour avoir accueilli dans une chapelle privée une messe célébrée par Mgr Shao. Les autorités avaient qualifié cette messe d’« activité religieuse illégale » et présenté l’évêque nommé par le pape comme une personne ordonnée par une « institution étrangère ».
Arrêtés pour avoir accompli un pèlerinage
Le rapport fait également état de prêtres, religieuses et fidèles qui, après être sortis de Chine avec un visa touristique, sont arrêtés à leur retour parce qu’ils ont profité de leur voyage pour accomplir un pèlerinage. Les autorités considèrent que l’objet religieux de leur déplacement ne correspond pas au motif déclaré sur leur visa et les accusent alors de « franchissement illégal des frontières ».
D’après certains témoignages, des responsables auraient proposé de libérer plusieurs prêtres et religieuses si Mgr Shao acceptait de « se convertir à l’Église catholique », expression par laquelle ils entendent son adhésion à l’Association patriotique contrôlée par le Parti.
Parmi les rares nouvelles positives figure la récente libération de l’abbé Ma Xianshi, prêtre du diocèse de Wenzhou, il venait de purger une peine de dix-huit mois de détention pour avoir vendu publiquement des livres religieux. Plus d’une centaine de fidèles sont venus l’accueillir à sa sortie du centre de détention, un convoi de plusieurs dizaines de voitures l’a ensuite accompagné jusqu’à sa ville d’origine, où il a pu reprendre son ministère.
La mémoire des confesseurs de la foi
Face à cette persécution, les catholiques chinois conservent et transmettent la mémoire des prêtres qui, sous le régime maoïste, refusèrent de rejoindre les structures ecclésiastiques contrôlées par le gouvernement. Parmi eux figure le jésuite Zhu Hongsheng, né en 1916 dans une famille catholique depuis plus de trois siècles. Ordonné prêtre en 1944, il fut arrêté une première fois en 1953, après la confiscation des écoles catholiques par le régime. Entre ses différentes détentions, il passa plus de 31 années dans les prisons chinoises, sans jamais renier la foi, plus de 400 catholiques asistèrent à sa messe de funérailles en 1993.
Le jésuite Stanislas Shen Baishun, mort en 1985, demeure lui aussi honoré par les fidèles. Le régime l’avait accusé d’appartenir à un groupe contre-révolutionnaire dirigé par des « forces étrangères hostiles », expression qui désignait alors le Vatican. La mémoire de ces prêtres est particulièrement vénérée parce qu’ils refusèrent constamment d’adhérer à l’Association patriotique : elle constitue pour les catholiques chinois une boussole permettant de comprendre leur situation présente et de savoir comment y demeurer fidèles.
Anthony E. Clark nuance cependant la séparation souvent établie entre l’Église officielle et l’Église clandestine. Sur le terrain, les frontières sont plus poreuses qu’il n’y paraît, des catholiques des deux communautés reconnaissent les prêtres et les évêques de l’autre groupe. La résistance vise principalement l’emprise du gouvernement, et non les fidèles appartenant aux structures officielles.
Les nominations épiscopales sous Léon XIV
C’est dans ce contexte que se poursuit l’application de l’accord sino-vatican sur les nominations épiscopales. Pendant la vacance du Siège apostolique qui suivit la mort de François, les structures contrôlées par Pékin choisirent l’abbé Ignatius Wu Jianlin comme évêque auxiliaire de Shanghai et l’abbé Francis Li Jianlin comme évêque de Xinxiang, Léon XIV approuva ensuite ces nominations.
Le cas de Xinxiang est particulièrement révélateur. Mgr Joseph Zhang Weizhu, évêque de la communauté clandestine fidèle à Rome, avait subi pendant des années arrestations et pressions. Sa démission fut finalement acceptée par le Saint-Siège et Mgr Li Jianlin fut consacré en décembre 2025.
À Shanghai, Wu Jianlin avait été élu par les organismes chinois le 29 avril 2025, pendant la vacance du Siège apostolique. Léon XIV accepta sa nomination le 11 août suivant.
Durant l’été 2026, le pape approuva encore la nomination de Mgr Joseph Chang Yanfeng comme évêque de Chifeng et de Mgr Francis Xavier Duan Yongkun comme évêque coadjuteur de Bameng, en Mongolie-Intérieure. Dans le cas de Mgr Chang, le communiqué publié par les autorités chinoises ne fit aucune mention de l’approbation pontificale, il souligna seulement que le nouvel évêque avait été élu par les organismes officiels et autorisé par le gouvernement.
Ces procédés conduisent certains catholiques chinois à poser une question douloureuse rapportée par Anthony E. Clark : « Qui est le pape en Chine : Xi Jinping ou Léon XIV ? »
Le précédent chinois invoqué par l’abbé Pagliarani
L’abbé Davide Pagliarani avait précisément évoqué cette situation le 2 février 2026, lors de l’annonce des futurs sacres de la Fraternité Saint-Pie X. Le Supérieur général constatait que « le Saint-Siège est parfois capable de faire preuve d’un certain pragmatisme, voire d’une flexibilité étonnante, lorsqu’il est convaincu d’agir pour le bien des âmes ». Il rappelait qu’en 2023 le pape François avait approuvé a posteriori la nomination de l’évêque de Shanghai par les autorités chinoises. Plus récemment, Léon XIV avait accepté a posteriori la nomination de Mgr Li Jianlin à Xinxiang, alors que l’évêque fidèle à Rome, plusieurs fois emprisonné, était encore en charge.
Le cas des évêques clandestinement consacrés dans le Fujian est différent, en l’absence de noms et de documents, il est impossible de savoir si ces sacres ont été accomplis avec ou sans mandat pontifical secret. Mais la raison invoquée par l’évêque chinois est qu'il s’agissait d’« assurer la survie de l’Église en Chine » face au risque de voir « l’intégrité de la foi catholique » compromise.
Deux situations de nécessité
Le 1er juillet 2026, à Écône, l’abbé Pagliarani expliquait que la Fraternité recourait elle aussi à des « mesures exceptionnelles, proportionnées à cette nécessité », afin de conserver et de transmettre la foi, le sacerdoce et les sacrements. Les sacres de quatre évêques auxiliaires, sans attribution de juridiction, furent pourtant immédiatement qualifiés par Rome d’« acte schismatique » et sanctionnés par un décret d’excommunication.
En Chine, le Saint-Siège accepte, parfois après coup, des nominations opérées sous le contrôle d’un gouvernement athée qui emprisonne les évêques demeurés fidèles à Rome. Dans le même temps, des catholiques clandestins jugent eux-mêmes nécessaires des sacres secrets pour empêcher la disparition d’un épiscopat libre de l’emprise communiste.
Les situations canoniques ne peuvent être assimilées sans nuance, mais le motif invoqué est toutefois remarquablement semblable. Lorsque la transmission de la foi, des sacrements et de la succession apostolique paraît gravement menacée, la nécessité peut imposer des moyens qui ne relèvent plus du fonctionnement ordinaire de l’Eglise.
Le témoignage venu du Fujian donne une actualité nouvelle à la question déjà posée avant les sacres d’Écône : pourquoi Rome sait-elle faire preuve de pragmatisme et de « flexibilité étonnante » face aux faits accomplis imposés par la Chine communiste, tandis qu’elle refuse de reconnaître l’état de nécessité invoqué par des catholiques qui entendent préserver intégralement la foi et les moyens du salut ?
- 1
https://www.catholicworldreport.com/2026/08/23/unbroken-news-from-the-church-in-china/
Sources : Catholic World Report, 23 août 2026 - InfoVaticana, 26 août 2026 - FSSPX Actualités, « Des sacres à Pékin, mais pas à Ecône ? », 30 mars 2026 - FSSPX Actualités, « Suprema lex, salus animarum », entretien avec l’abbé Davide Pagliarani, 2 février 2026.
Photo : Duncan Tian - Alamy