Des sacres pour l’Église
Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991).
« Je ne puis pas, en conscience, laisser ces séminaristes orphelins et je ne puis pas vous laisser, vous non plus, orphelins, en disparaissant sans rien faire pour l’avenir ».
Mgr Lefebvre, Homélie du 30 juin 1988 à Écône.
L’épiscopat, principe de vie : le rôle de l’évêque dans l’Église
La consécration épiscopale a pour objet de transmettre dans l’Église le pouvoir dont les âmes ont absolument besoin ; et ce pouvoir est décrit par Mgr Lefebvre, à la suite de saint Paul, comme celui d’un père. Il est à l’image du pouvoir de Dieu, qui engendre les âmes à la vie de la grâce. C’est le pouvoir de transmettre la vie et c’est pourquoi priver l’Église de ce pouvoir revient à tarir en elle les sources de la vie, en la privant de la paternité. Une Église sans évêques est une Église sans pères, une Église d’orphelins, une Église sans avenir, une Église incapable de se reproduire et condamnée à disparaître. De même que la société a besoin de pères de famille, l’Église aussi.
On comprend alors pourquoi la consécration du 30 juin 1988 a été « l’opération survie » de la Tradition. C’est l’opération qui empêche le principe de la vie de disparaître.
Deux sources de vie : la juridiction et l’ordre
Le mot « évêque » peut s’entendre en deux sens : soit au sens de celui qui possède un pouvoir d’ordre soit au sens de celui qui possède un pouvoir de juridiction. Le pouvoir d’ordre est le pouvoir de sanctifier, c’est-à-dire le pouvoir de célébrer la messe, de donner les sacrements et les bénédictions. Le pouvoir de juridiction est le pouvoir de gouverner et d’enseigner avec autorité. L’Église se compose d’une seule et même hiérarchie, d’un seul et même ensemble de chefs, mais dont les membres sont investis de deux pouvoirs distincts. Le Code de 1917 le dit clairement au § 3 du canon 108 :
D’institution divine, la hiérarchie sacrée en tant que fondée sur le pouvoir d’ordre, se compose des évêques, des prêtres et des ministres ; en tant que fondée sur le pouvoir de juridiction, elle comprend le pontificat suprême et l’épiscopat subordonné.
Et le canon 109 explicite encore cette distinction, en indiquant qu’il existe une différence dans la manière dont les pouvoirs sont acquis :
Ceux qui sont admis dans la hiérarchie ecclésiastique sont constitués dans les degrés du pouvoir d’ordre par la sainte ordination ; [le pape est établi] dans le souverain pontificat, directement par droit divin, moyennant élection légitime et acceptation de l’élection ; [les évêques sont établis] dans les autres degrés de juridiction, par la mission canonique.
L’existence de ces deux pouvoirs est nécessaire à l’Église et on ne saurait la mettre en question sans menacer l’Église dans sa vie. En effet, ces deux pouvoirs sont les deux sources de la vie dans l’Église. Ils représentent donc la paternité du Christ.
Deux formes de paternité
La paternité du Christ s’exerce d’abord du côté de l’intelligence et de la volonté. Du côté de l’intelligence, l’homme a besoin de l’enseignement des vérités de foi ; du côté de sa volonté, il a besoin des préceptes d’un gouvernement. Le magistère et le gouvernement ne donnent pas la sainteté, comme le font les sacrements, mais ils y préparent. Ils engendrent déjà l’homme à la vie divine parce qu’ils disposent l’intelligence et la volonté à recevoir la grâce et à vivre selon elle. Et c’est lorsque le Christ donne cette vie de la grâce par l’intermédiaire des sacrements qu’il exerce sa paternité de la façon la plus parfaite, complètement et définitivement. La paternité du Christ est donc représentée dans l’Église de façons diverses et complémentaires.
Cela explique la nature du rapport qui existe entre le pouvoir qui donne la grâce et les pouvoirs qui y préparent : le gouvernement et le magistère s’exercent pour disposer les âmes à recevoir l’influence du pouvoir d’ordre. Cela signifie que normalement l’évêque, et comme lui le prêtre, doivent posséder en même temps les deux pouvoirs, l’ordre et la juridiction, parce que l’évêque, comme le prêtre, doit d’abord préparer les âmes, surtout par l’enseignement de la foi, mais aussi par les directives d’un bon gouvernement, avant de leur donner la grâce.
La différence entre les deux paternités
Cependant, il y a une grande différence entre ces deux pouvoirs puisque personne ne peut remplacer le prêtre ou l’évêque lorsqu’il s’agit d’accomplir le but de toute l’activité de l’Église, en engendrant les âmes à la vie de la grâce. La sanctification des âmes est une œuvre où le ministre est le seul instrument de Dieu, le seul, parce que lui seul est revêtu du caractère du sacrement de l’ordre. Il en va différemment de l’enseignement et du gouvernement qui sont l’un et l’autre une œuvre où le ministre est le représentant de Dieu, revêtu d’une mission légitime ainsi que d’une compétence suffisante, basée sur la science et la prudence requises : un tel ministre n’est pas seul pour exercer sa fonction. À l’extrême rigueur, les simples fidèles peuvent eux aussi garder et transmettre la foi et obéir et faire obéir aux préceptes de l’Église, dans la dépendance de leurs pasteurs.
Il est ainsi possible d’aider le père et de coopérer avec lui, dans sa dépendance, sauf dans l’acte même où il transmet la vie. Quelqu’un d’autre que lui peut élever avec lui son enfant et le nourrir, l’instruire et l’éduquer. Mais personne ne peut l’engendrer à sa place. De la même manière, l’évêque et le prêtre sont irremplaçables dans l’Église, parce que eux seuls peuvent donner la vie de la grâce. Tandis que les fidèles peuvent, même si c’est dans la dépendance de l’évêque et du prêtre, garder eux aussi la foi et la discipline.
Une paternité unique et irremplaçable : celle de l’évêque
Et l’évêque est encore plus irremplaçable que le prêtre, puisque l’évêque est celui qui donne celui qui donne : l’évêque engendre non seulement la vie de la grâce, mais aussi le prêtre, qui communique la vie de la grâce. Et l’évêque est aussi non seulement le chef de ceux qui croient et qui obéissent, les fidèles, mais aussi de ceux qui ont la responsabilité de prêcher la foi et d’exiger l’obéissance, les prêtres. L’évêque est de ce point de vue le père absolu dans la sainte Église, le père de tous les pères, et donc le principe même de la vie de la grâce et de la vie de la foi. Il est le parfait représentant du Christ. C’est lui qui réalise la parole de saint Paul, dans la première épître aux Corinthiens, chapitre 4, verset 15 :
Vous avez beau avoir des quantités de maîtres pour vous instruire et vous éduquer, vous n’avez qu’un seul père, car c’est moi qui vous ai engendrés dans le Christ Jésus grâce à l’Évangile.
L’opération survie de la paternité
L’initiative du 30 juin 1988 a donc été la survie de la paternité dans l’Église. Mgr Lefebvre a voulu nous donner des évêques catholiques afin de ne pas nous laisser orphelins. Il a voulu pour sa modeste part continuer l’Église en lui donnant le moyen de transmettre la foi et la grâce, conformément à l’ordre voulu par Dieu, qui est l’ordre selon lequel un père engendre ses fils.
Ces évêques sont ceux de la Fraternité mais ils sont pour l’Église. Leur épiscopat est un épiscopat de suppléance, parce qu’il n’a pas la prétention de remplacer tout l’épiscopat de toute l’Église. Mgr Lefebvre n’a pas voulu transmettre ce qu’il ne possédait pas. C’est pourquoi il n’a pas conféré à ces évêques un pouvoir de juridiction que seul le Pape pouvait leur confier, il ne leur a pas donné une autorité juridique dans l’Église. Il leur a seulement donné le pouvoir de donner les sacrements, avec la charge corollaire de prêcher la vraie foi, en cas de nécessité. Son seul but a été de répondre aux besoins des âmes, dans une situation extraordinaire et donc provisoirement.
Abbé Jean-Michel Gleize
(Source : Le Chardonnet n°415 de mars 2026 - FSSPX Actualités)
Photo : FSSPX