Les 50 ans de la nouvelle messe : saint Pie X et le mouvement liturgique (1)

11 Janvier, 2020
Provenance: fsspx.news
Saint Pie X célébrant la messe à la Chapelle Sixtine.

Il y a un demi-siècle, le pape Paul VI imposait à toute l’Eglise une réforme liturgique au nom du Concile qui venait de s’achever. Ainsi naissait la messe de Vatican II. Elle fut aussitôt rejetée par deux cardinaux et, depuis, l’opposition à son encontre n’a pas faibli. Ce triste anniversaire est l’occasion de retracer son histoire. 

Après Dom Prosper Guéranger, qui l’a initié, le mouvement liturgique doit son élan et son épanouissement à saint Pie X, le pape qui lui a donné ses lettres de noblesse et le soutien de Rome, indispensable pour sa diffusion dans toute l’Eglise. 

Un historien du mouvement liturgique a écrit : « Avec le pape Pie X, le mouvement liturgique entre dans une période entièrement nouvelle. Jusqu’alors, en effet, il avait été l’apanage de forces individuelles dans l’Eglise. Des voix s’étaient élevées de-ci, de là, manifestant leur commun accord sur un genre de réaction contre la laïcité envahissante, et prônant le retour aux sources comme le véritable moyen de rechristianisation. (…) Mais ces appels qui venaient effleurer la trame des pratiques quotidiennes, pouvaient heurter sans alarme l’indifférence de toute une partie du clergé – de loin la plus nombreuse – qui prisait médiocrement un changement d’habitudes de piété et de méthodes d’apostolat. Du jour où, devenu pape, Pie X se fit le propagateur officiel de la restauration liturgique, les choses changèrent. Ses interventions multipliées sur la musique religieuse, sur le psautier et sur la communion fréquente, furent “autant de coups de barre énergiques qui orientèrent résolument l’Eglise vers une vie liturgique tout imprégnée de piété traditionnelle, de grâce sacramentelle et de beauté inspirée” 1 » 

L’œuvre liturgique du saint pape se distingue ainsi par ses domaines d’interventions : la musique religieuse, les décrets sur la sainte communion, la réforme du bréviaire et du calendrier liturgique. 

Avant Rome 

Le pape saint Pie X, à la différence d’autres papes de son époque, est d’abord un pasteur. Jeune vicaire de l’humble village de Tombolo, il y crée une petite école de chant grégorien pour aider ses paroissiens à participer au chant de la messe. Devenu curé de Salzano, il fit de même, réalisant un idéal de splendeur liturgique qui faisait l’admiration du clergé. 

Saint Pie X rappelait ce passé dans une bénédiction envoyée à Rassegna Gregoriana (revue sur le chant grégorien et la liturgie, publiée à Rome) le 27 août 1903, moins d’un mois après son élection au Souverain Pontificat. Il y disait : « Il ne faut ni chanter ni prier pendant la messe, il faut chanter et prier la messe ». Il ajoutait : « Je me suis convaincu par une longue expérience de ce que les pures harmonies du chant ecclésiastique, tel que les exigent la sainteté du temple et des cérémonies sacrées qui s’y accomplissent, influent admirablement sur la piété et la dévotion, et par conséquent sur le vrai culte de Dieu ». 

A Mantoue, devenu évêque, il enseigna lui-même pendant quelque temps le chant grégorien à ses séminaristes, ainsi que les cérémonies liturgiques. Enfin, comme patriarche de Venise, il publia une lettre pastorale sur le chant et la musique d’Eglise, le 1er mai 1895 : « Le chant et la musique sacrée doivent par leur mélodie exciter les fidèles à la dévotion, les disposer à recevoir plus facilement les fruits de la grâce qui accompagnent tous les saints mystères célébrés avec solennité. La musique sacrée étant donc étroitement unie à la liturgie, elle doit par le fait même s’harmoniser avec le texte et présenter les qualités sans lesquelles elle ne serait plus qu’un hors d’œuvre, en particulier la sainteté, la perfection de l’art et l’universalité ». Ces derniers mots seront repris par le saint pape dans ses décisions sur le chant religieux. 

La restauration de la musique religieuse 

Le motu proprio Tra le sollecitudini (Parmi les sollicitudes) sur la musique sacrée, est daté du 22 novembre 1903, fête de saint Cécile, patronne de la musique sacrée. La promptitude avec laquelle le nouveau pape intervenait en cette matière montre l’importance qu’il lui donnait. Il avait souffert de la décadence liturgique et cherché à y remédier. Monté sur le trône de Pierre, il veut immédiatement favoriser les forces du mouvement liturgique qu’il connaît déjà, et donner une impulsion vigoureuse à tous ceux qui souhaitent rehausser la beauté du culte. 

Les abus dans la musique sacrée 

Le pape, qui veut écarter du temple saint tout ce « qui trouble ou même diminue la piété et la dévotion des fidèles, [ou] qui suscite un motif raisonnable de dégoût ou de scandale, [ou] qui offense directement l’honneur et la sainteté des fonctions sacrées » est décidé à restaurer le chant sacré entré plus ou moins en décadence. 

Les causes en sont multiples : « Soit par la nature de cet art, par lui-même flottant et variable, soit par suite de l’altération successive du goût et des habitudes dans le cours des temps, soit par la funeste influence qu’exerce sur l’art sacré l’art profane et théâtral, soit par le plaisir que la musique produit directement, et que l’on ne parvient pas toujours à contenir dans de justes limites, soit enfin par suite de nombreux préjugés qui s’insinuent facilement en pareille matière et se maintiennent ensuite avec ténacité même chez des personnes autorisées et pieuses, il existe une continuelle tendance à dévier de la droite règle, fixée d’après la fin pour laquelle l’art est admis au service du culte ». 

Cette droite règle, précise saint Pie X, est « très clairement indiquée dans les canons ecclésiastiques, dans les ordonnances des conciles généraux et provinciaux, dans les prescriptions des sacrées congrégations romaines et des souverains pontifes ». 

Une intervention est devenue nécessaire 

Devant ce constat, saint Pie X estime que son « premier devoir est d’élever la voix sans différer davantage pour réprouver et condamner tout ce qui, dans les fonctions du culte et la célébration des offices de l’Eglise, s’écarte de la droite règle indiquée ». 

Il ajoute alors une phrase capitale qui jouera un rôle déterminant dans l’évolution du Mouvement liturgique : « Notre plus vif désir étant que le véritable esprit chrétien refleurisse de toute façon et se maintienne chez tous les fidèles, il est nécessaire de pourvoir, avant tout, à la sainteté, à la dignité du temple où les fidèles se réunissent précisément pour y trouver cet esprit à sa source première et indispensable, à savoir : la participation active aux mystères sacrosaints et à la prière publique et solennelle de l’Eglise ». 

Une remarque s’impose ici. L’expression « participation active » – la partecipazione attiva dans l’original italien – sera reprise et deviendra un leitmotiv du mouvement liturgique tardif. L’expression se retrouve ainsi onze fois dans la constitution Sacrosanctum concilium du concile Vatican II sur la liturgie. Elle servira à justifier les innovations les plus osées et le bouleversement liturgique post-conciliaire. Il est évident que cette nouvelle conception de la participation des fidèles est une déformation profonde de la pensée du saint pape. D’ailleurs, le texte latin du motu proprio de saint Pie X dit à cet endroit : « participatio divinorum mysteriorum » (« la participation aux divins mystères »), là où Vatican II parle de participatio actuosa (« participation active », répétée aux numéros 14, 19, 26, 27, 30, 41, 50, 79, 114, 121, 124). 

Saint Pie X présente enfin les règles qu’il édicte comme « le code juridique de la musique sacrée » et en impose la plus scrupuleuse observation. 

Principes généraux de la musique sacrée 

Le principe directeur pour juger de la musique sacrée est que celle-ci doit « posséder au plus haut point les qualités propres à la liturgie : la sainteté, l’excellence des formes d’où naît spontanément son autre caractère, l’universalité ». 

Par sainteté, il entend « exclure tout ce qui la rend profane, non seulement en elle-même, mais encore dans la façon dont les exécutants la présentent ». 

Par l’excellence des formes, il comprend un « art véritable : s’il en était autrement, elle ne pourrait avoir sur l’esprit des auditeurs l’influence heureuse que l’Eglise entend exercer en l’admettant dans sa liturgie ». 

Par universalité, il exige que les formes musicales de la musique religieuses soient « subordonnées aux caractères généraux de la musique sacrée, de manière à ce que personne d’une autre nation ne puisse, à leur audition, éprouver une impression fâcheuse ». 

Il est aisé de comprendre comment ces principes s’opposent fortement à l’inculturation liturgique, en particulier musicale, telle qu’elle est conçue depuis le concile Vatican II et réalisée aujourd’hui. Car l’universalité en est absente dans la plupart des cas, et que dire de l’art véritable ou de la sainteté ? 

 

  • 1. Dom Olivier Rousseau, Histoire du Mouvement liturgique, Paris, Cerf, 1945. La citation est tirée de Dom A. Stoelen, La Papauté et le renouveau liturgique au début du XXe siècle, encyclopédie Tu es Petrus, Paris, Bloud et Gay, 1930.

Les genres de musique sacrée acceptés par le motu proprio 

Des principes, saint Pie X passe à l’application concrète. Il décrit trois genres de musique qui possèdent les qualités nécessaires pour entrer dans le sanctuaire. 

Il y a d’abord le chant grégorien, qui « les possède au suprême degré ». C’est pourquoi il est « le chant propre de l’Eglise romaine ». C’est la première fois qu’une telle affirmation se trouve sous la plume d’un pape. Le texte ajoute : « le chant grégorien a toujours été considéré comme le plus parfait modèle de la musique sacrée ». D’où la règle générale : « Une composition musicale ecclésiastique est d’autant plus sacrée et liturgique que, par l’allure, par l’inspiration et par le goût, elle se rapproche davantage de la mélodie grégorienne, et elle est d’autant moins digne de l’Eglise qu’elle s’écarte davantage de ce suprême modèle ». 

C’est la raison pour laquelle le saint pontife réclame « un soin tout particulier [pour] rétablir l’usage du chant grégorien parmi le peuple, afin que de nouveau les fidèles prennent, comme autrefois, une part plus active dans la célébration des offices ». 

La « polyphonie classique » possède également à un degré éminent « les qualités susdites ». Saint Pie X cite en exemple la musique du XVIe siècle avec « l’œuvre de Pierluigi de Palestrina ». Elle se rapproche beaucoup du chant grégorien, c’est pourquoi elle lui a été associée dans les « fonctions » les plus solennelles de l’Eglise « comme sont celles de la chapelle pontificale », autrement dit les cérémonies papales. Il faut donc, elle aussi, « la rétablir largement dans les cérémonies ecclésiastiques, spécialement dans les plus insignes basiliques, dans les églises cathédrales, dans celles des séminaires ». 

Enfin « la musique plus moderne » peut être admise, du moment qu’elle fournit des compositions de valeur, comportant le sérieux et la gravité qui servent la dignité des fonctions liturgiques. Cela suppose beaucoup de discernement, en particulier pour ne pas admettre des morceaux dont la forme extérieure reproduirait le style de la musique profane, et pour éviter « le style théâtral ». 

Le pape vise certaines productions du XIXe siècle, qui donnaient la part belle aux solistes et faisaient ressembler davantage les cérémonies à des pièces d’opéra qu’à des fonctions sacrées. 

Quelques règles pratiques 

Saint Pie X rappelle que « la langue propre de l’Eglise romaine est la langue latine. Il est donc interdit de chanter quoi que ce soit en langue vulgaire pendant les fonctions solennelles de la liturgie ». Pie XII assouplira cette règle en permettant des chants en langue vernaculaire. 

Le pape Sarto donne aussi des règles pour fixer les formes extérieures que doivent revêtir les certaines pièces ; l’exclusion des femmes du chœur ou de la maîtrise, pour la raison qu’elle ne peuvent accomplir les cérémonies sacrées dont le chant est une partie intégrante ; la consécration de la primauté de l’orgue et l’interdiction de certains instruments tels le piano, ainsi que les instruments bruyants et sonores : le tambour, la grosse caisse, les cymbales ou les fanfares. 

Le saint pape demande enfin aux évêques de prendre les moyens d’accomplir ses prescriptions, en établissant des commissions diocésaines de musique sacrée, en soignant la formation et la pratique du chant sacré dans les séminaires, en ressuscitant les anciennes maîtrises et schlolae sanctorum dans les principales églises. 

L’évêque de Rome donnera l’exemple dans son diocèse par l’intermédiaire de son vicaire, le cardinal Pietro Respighi, à qui il adresse une lettre dès le 8 décembre 1903. Il fera chanter une messe en grégorien par 1200 séminaristes dans la basilique Saint-Pierre, à l’occasion du treizième centenaire de saint Grégoire le Grand, dont le nom reste attaché à ce chant propre de l’Eglise. 

Il établira une commission spéciale pour réviser les livres de grégorien, dont l’œuvre produira ses premiers fruits sous son pontificat, et qui sera réalisée par les bénédictins de Solesmes. Enfin, il érigera à Rome, en 1911, l’Ecole supérieure pontificale musique sacrée. 

Ces mesures produiront les effets escomptés. Bientôt, tout le peuple catholique participera au chant de l’Eglise. Le chant grégorien retrouvera sa place, manifestant ainsi son universalité et restaurant la beauté des cérémonies liturgiques. 

A suivre…