En attendant le synode sur l’Amazonie : l’encyclique Laudato si’ (4)

11 Octobre, 2019
Provenance: fsspx.news

Le synode sur l’Amazonie s’est ouvert après des mois d’inquiétude à la suite de la publication du document de travail ou Instrumentum laboris. Le troisième article de notre série étudiait « l’écologie intégrale » proposée par François dans son encyclique Laudato si’, un concept repris pour le synode sur l’Amazonie. A présent il faut examiner les moyens préconisés par le pape pour remédier à la situation écologique de la planète, jugée catastrophique. 

Cette partie de l'encyclique est très importante aux yeux du pape, car elle prétend mettre en place une politique pour sauver la planète et ses habitants. 

Les remèdes à la situation actuelle 

Dans les deux derniers chapitres de l’encyclique Laudato si’, François propose des remèdes pour sortir « de la spirale d’autodestruction dans laquelle nous nous enfonçons » (n°163). 

Les changements politiques 

François cite son prédécesseur qui encourageait dès 2007 à « éliminer les causes structurelles des dysfonctionnements de l’économie mondiale et à corriger les modèles de croissance qui semblent incapables de garantir le respect de l’environnement » (n°6). Il réclame pour ce faire la révision des modèles de développement (n°138). Deux éléments sont indispensables : s’obliger à une option préférentielle pour les pauvres (n°158) et solder la “dette écologique” par la limitation « significative de la consommation de l’énergie non renouvelable » (n°52). Cela passe par une décroissance en certaines parties du monde afin de permettre une croissance en d’autres (n°193). 

Cela nécessite aussi un projet commun ou global, du fait de l’interdépendance des modes de vie, de production et de consommation dans le monde entier (n°164). Ce qui amène François à affirmer « qu’il devient indispensable de créer un système normatif » (n°53). Puisque certains mettent leurs intérêts nationaux ou transnationaux au-dessus du bien commun “général” (n°169), il faut – tout en sauvegardant la souveraineté des Etats –, introduire des cadres régulateurs imposant des obligations (n°173 et 175). Cela signifie « la maturation d’institutions internationales » dotées de pouvoir de sanction (n°175). Le pape conclut avec Benoît XVI qu’« il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale (ibid.) ». Il est intéressant de remarquer que cette « Autorité politique mondiale » est évoquée par le pape Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), qui renvoie à Jean XXIII dans l’encyclique Pacem in terris (11 avril 1963). Cette Autorité est présentée comme une « exigence évidente » par Jean-Paul II dans son message du 1er janvier 2003. 

Les changements sociaux 

Un autre aspect développé est le rôle de « l’éducation environnementale » (n°210) , qui doit proposer une « critique des “mythes” de la modernité (individualisme, progrès indéfini, concurrence, consumérisme, marché sans règles)» et favoriser « le développement d’une nouvelle synthèse qui dépasse les fausses dialectiques des derniers siècles » (n°121) . Le pape souligne « l’urgence d’une révolution culturelle courageuse » (n°118) car « l’humanité a besoin de changer » (n°202). Les éléments essentiels de cette révolution sont : la conscience d’une origine commune, d’une appartenance mutuelle et d’un avenir partagé par tous (ibid.). Ce changement implique une nouvelle solidarité universelle (n°14, 142, 158, 162, etc.) qui devra rétablir « les grandes finalités, les valeurs, une compréhension humaniste » (n°181). Reprenant un discours de Benoît XVI pour la journée mondiale de la paix en 2010, François explique comment une « loyale solidarité intergénérationnelle » doit se doubler de « l’urgente nécessité morale d’une solidarité intra-générationnelle » (n°162). 

Les changements individuels 

Le modèle donné par François est tiré de la Charte de la Terre1 : « notre destin commun nous invite à chercher un nouveau commencement », qui pourrait se caractériser par « l’accélération de la lutte pour la justice et la paix et l’heureuse célébration de la vie » (n°207). Tel est le défi proposé par le vicaire du Christ. 

Cette Charte est affligeante, pétrie de mots vides ou détournés de leur sens. Qu’on en juge : « respecter la terre et toute forme de vie » (avec ou sans l’avortement ?) ; « bâtir des sociétés démocratiques, justes, participatives, durables et pacifiques » (avec ou sans le jihad ?) ; « intégrité écologique… assurer l’accès universel aux soins de santé qui favorisent une reproduction saine et responsable » (chacun aura reconnu la régulation des naissances dans sa pire acception) ; « affirmer l’égalité et l’équité des genres » (avec les droits des LGBTI ?) ; « traiter tous les êtres vivants avec respect et considération » (ce qui vise les animaux… mais pas l’enfant dans le sein de sa mère). 

Le pape poursuit en exhortant à « répandre un nouveau paradigme concernant l’être humain, la vie, la société et la relation avec la nature » (n°215). Il faut développer une “citoyenneté écologique”, éduquer, provoquer un changement personnel, cultiver de solides vertus qui amènent un style de vie et un engagement écologiques. Et de donner quelques exemples : mieux se couvrir plutôt que d’allumer le chauffage ; éviter l’usage de matière plastique et de papier ; réduire la consommation d’eau ; trier ses déchets ; cuisiner seulement ce que l’on mangera ; traiter avec attention les autres êtres vivants ; utiliser les transports publics ou le covoiturage ; planter des arbres ; éteindre les lumières inutiles, réutiliser au lieu de jeter rapidement (n°211). Tout cela, conclut-il, pouvant se transformer en acte d’amour exprimant notre dignité… 

Des clefs du royaume à la citoyenneté verte 

Tenir un tel discours relève-t-il d’une encyclique pontificale ? N’est-ce pas abaisser et ridiculiser le magistère suprême ? N’y a-t-il rien de plus urgent ? A tout prendre, le discours de certains chefs d’Etat, tel celui de Jacques Chirac en 2002 au Sommet de la Terre, dit à peu près la même chose en moins de mots... 

Lorsqu’il s’adresse spécifiquement aux catholiques, le ton de l’encyclique se fait plus parénétique. Le pape leur propose une « spiritualité écologique », car « la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure, (…) une conversion écologique [au sens de l’encyclique] » (n°217). Cela implique de reconnaître ses péchés et ses vices, de se repentir, et d’adopter diverses attitudes : gratitude pour le don de la création, communion universelle avec les créatures, créativité et enthousiasme pour affronter les drames du monde (n°219-220). La spiritualité chrétienne va plus loin en encourageant encourage la sobriété – limiter certains besoins qui nous abrutissent –, l’humilité, la paix avec soi-même, la prière et la contemplation, l’action de grâces après les repas. 

Enfin, la reconnaissance de la fraternité universelle pousse le catholique à participer à « toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur » : politiques, civiles et sociales, en vue de construire une culture de protection (n°231). Ces actions communautaires « peuvent devenir des expériences spirituelles intenses » (n°232). 

L’utopie écologique du pape François 

L’enseignement pontifical a toutes les caractéristiques d’une vaste et large utopie “écologique”. 

Utopie, par l’urgence avec laquelle elle est proclamée : la nécessité d’agir “immédiatement” est constamment rappelée. C’est un manque profond de réalisme humain et politique. Ensuite, par l’universalité affichée. Le pape affirme en effet : « Une stratégie de changement réel exige de repenser la totalité des processus » (n°197). Il s’agit de revoir totalement l’ensemble des processus politiques, économiques, financiers et technologiques, mais aussi anthropologiques, éducatifs, philosophiques et spirituels, comme si la planète et l’humanité disposaient d’un bouton “reset” permettant de tout redémarrer ! 

Par ailleurs, la conversion écologique que prône le pape François illustre de façon éclatante ce qu’est le “christianisme secondaire”. Depuis Jean XXIII, l’écologie est devenue, à des titres divers et de différentes manières, une préoccupation des papes et des épiscopats. Or, pour une bonne part, il s’agit de fins temporelles et de civilisation terrestre, qui reviennent de droit à l’Etat. Le professeur Romano Amerio analyse ce fait : « l’Eglise ne peut sans se dénaturer prendre ce perfectionnement-là comme fin primaire ou égale à sa fin primaire. (…) Elle s’est chargée, à Vatican II, de prendre part directement au perfectionnement temporel, tentant ainsi de faire rentrer le progrès des peuples dans la finalité de l’Evangile ».2 Et l’auteur de poursuivre : « Le fait d’avoir intégré dans l’Evangile la civilisation terrestre produit un obscurcissement des fins ultraterrestres de la religion ».3 

Mais la raison profonde pour laquelle le pape poursuit une utopie a trait à sa vision du futur. Cette vision se rattache au bien commun, car tout en dépend. Pour le pape, il signifie les conditions sociales de ce bien, ou encore les biens collectifs, ou même la nature elle-même. Toutes ces désignations sont insuffisantes ou erronées. Par définition, le bien commun est un bien réalisé en commun, donc une fin. Il est essentiel qu’il soit le vrai bien de l’homme. S’associer pour favoriser le commerce ou pour étendre ses conquêtes ne vise pas le vrai bien de l’homme qui est la béatitude atteinte par la pratique de la vertu (au niveau naturel, s’entend) – et simultanément la béatitude surnaturelle, par la grâce. C’est là le défaut clé de l’encyclique, qui rend stérile ou illusoire les solutions proposées. 

Au niveau politique, le bien commun apparaît comme un mondialisme socialisant, une version onusienne modifiée par une vague spiritualité qui s’appuie sur la conscience de l’interdépendance – « tout est lié », répète le pape –, sur la préférence pour les pauvres et la justice écologique entre les nations. 

Prétendre réaliser un monde juste « pour demain » repose sur une illusion d’inspiration libérale et maçonnique, de type « socialiste ». C’est un refus de la royauté du Christ et de sa grâce, implicite ou conceptualisée. 

Au plan social, qui inclut l’économie et la technique, le bien commun se concrétise en une vision teilhardienne, une eschatologie paradisiaque affirmée. En témoigne cette affirmation : « Nous sommes appelés à être les instruments de Dieu le Père pour que notre planète soit ce qu’il a rêvé en la créant, et pour qu’elle réponde à son projet de paix, de beauté et de plénitude ». Pour ce faire, il faut établir une nouvelle synthèse par la conscience de former une famille universelle et par la solidarité écologique

Une utopie millénariste et pélagienne 

Notre Seigneur Jésus-Christ n’a jamais présenté son royaume comme la restauration de la félicité édénique.4 Cette vision est opposée à l’Evangile, et suppose une sorte de millénarisme

Au plan personnel, la participation au bien commun est présentée comme un acte de charité et « une expérience spirituelle intense ». Il y faut un progrès individuel, des vertus personnelles et sociales qui sonnent comme un retour à la justice originelle. Saint François d’Assise est d’ailleurs donné comme modèle à imiter dans sa protection du prochain et de la nature, mais on ne peut se défaire de l’impression que chaque homme peut devenir un saint François, même sans la grâce et la conversion. 

C’est bien là l’utopie la plus grave : un pélagianisme 5 caractérisé et inextirpable. La « conversion » générale à laquelle François aspire, est conçue sans l’aide de Dieu. Certes, les catholiques sont appelés à la vivre dans leur religion, mais comment envisager une « civilisation de l’amour », une « fraternité universelle » ou une « nouvelle synthèse » sans la grâce ? C’est oublier et mépriser la Royauté universelle du Christ, seule capable de restaurer l’homme blessé, de lui donner la charité divine pour lui-même et vis-à-vis de son prochain, et la prudence pour le respect de la création. C’est chercher des solutions en dehors de la Croix de Jésus et de son sacrifice, seul capable de procurer à l’homme la vraie justice et la véritable paix. 

  • 1. La Charte de la Terre est une déclaration de principes éthiques fondamentaux visant à construire des sociétés démocratiques « justes, participatives, durables et pacifiques ». Rédigée en l’an 2000, elle a été approuvée par l’Unesco, des chefs d’Etat et de nombreux groupes religieux. Elle s’articule autour de quatre piliers dont « l’intégrité écologique », la démocratie, la non-violence, la paix.
  • 2. Romano Amerio, Iota Unum, étude des variations de l’Eglise catholique au XXe siècle, Nouvelles Editions latines, 1987, p. 601, n°328.
  • 3. Ibid., n°329.
  • 4. Qui évoque le paradis terrestre – le jardin d’Eden – et l’état d’innocence.
  • 5. Doctrine du moine Pélage (350-420), qui affirmait la possibilité de suivre la loi divine sans l’aide de la grâce divine. Il fut vivement combattu par saint Augustin et condamné par le pape saint Zosime.