Affaire Vincent Lambert : l’euthanasie qui refuse de dire son nom (3)

07 Juin, 2019
Provenance: fsspx.news

Le gouvernement français s’est pourvu en cassation contre la décision de la cour d’appel de Paris qui avait ordonné la reprise de l’alimentation et de l’hydratation de Vincent Lambert. Après l’aspect médical et légal de cette décision, abordons l’aspect éthique de cette affaire. 

Que veut-on exprimer par le terme « éthique » ? En soi, il signifie la même chose que « moral ». Ce dernier a une origine latine, tandis que le premier vient du grec. Mais l’usage récent a plus ou moins réservé le mot d’éthique à une réflexion strictement rationnelle. Le terme de « moral » s’employant plus facilement pour désigner la morale catholique, qui se déploie rationnellement aussi, mais sous la lumière et la direction de la révélation divine. Ce sera l’objet d'une quatrième et dernière partie. 

Utilité de l’éthique 

L’homme est doué de raison : il est un « animal raisonnable » selon la célébrissime définition d’Aristote. De ce fait, il doit se diriger par son intelligence, et non se laisser dominer par les passions qu’il a en commun avec l’animal. Ce dernier est d’ailleurs muni d’un instinct qui lui fait accomplir sa fin sans hésitation… ni réflexion. 

Mais se diriger soi-même, agir rationnellement en toutes circonstances, est difficile. Cela nécessite d’appréhender droitement la fin vers laquelle nous nous dirigeons, de prendre les moyens pour l’atteindre en les adaptant selon l’infinie variété des cas particuliers qui peuvent se présenter à chacun. Comment faire ? 

Individuellement, le plus important est de s’exercer à la vertu de prudence, qui, par le biais de l’expérience, nous apprend à nous corriger et à nous améliorer dans notre conduite morale. Mais l’on ne réinvente pas le monde à chaque génération – selon le mot d’ordre de l’Internationale repris par les enfants de mai 68 : « du passé faisons table rase ». C’est oublier que leurs propres enfants diront la même chose, sapant indéfiniment les fondements du véritable progrès humain. 

Il est donc nécessaire, comme dans tous les arts et techniques, de connaître les règles générales qui seront ensuite mises en œuvre par chacun. Le sculpteur a appris son art auprès de maîtres, mais c’est à lui de l’appliquer à la matière dont il dispose, avec les outils qu’il possède, selon son habileté propre. Il en va de même pour les mœurs. 

Ces règles générales de l’agir humain ont été recherchées depuis longtemps et l’on pourrait dresser une longue liste d'auteurs ayant écrit des ouvrages et des traités dans ce domaine, avec des résultats inégaux. Par ailleurs, toute civilisation est porteuse de ce genre de règles, d’une certaine éthique, avec ses grandeurs et ses lacunes. Son utilité est donc inscrite dans l’histoire même de l’humanité. 

Nécessité de l’éthique 

La réflexion éthique est toujours nécessaire. L’homme est en tout temps raisonnable, et il est tenu de se guider par la raison quelles que soient les circonstances. Les règles justes de l’agir humain sont l’une des préoccupations de l’humanité. Certes, la révélation divine est venue apporter une aide aussi précieuse qu’inespérée. Mais elle n’interdit pas cette réflexion ; au contraire elle y encourage. Ainsi le prince des théologiens, saint Thomas d’Aquin, commente l’Ethique à Nicomaque du vieil Aristote, pour l’incorporer et l’assimiler dans sa Somme de théologie. 

Cette nécessité se fait toujours sentir, et se manifeste plus particulièrement en l’absence de révélation divine : soit avant son apparition, soit après qu’elle ait été rejetée par les nations apostates. 

Dans notre Occident décadent, cette obligation est d’autant plus nécessaire qu’il faut opposer au déferlement de la passion et de l’irrationnel, la barrière d’une intelligence disciplinée, rigoureuse, vivante, organisatrice et sage. 

Non pas qu’il faille s’illusionner sur le résultat. La vérité ne s’impose pas souvent d’elle-même, tant les passions ou l’idéologie peuvent obscurcir l'intelligence des hommes. Mais il n’empêche que nous devons, comme toute génération, nous livrer à cette réflexion « éthique ». 

Les principes en jeu 

Un point important est celui de certains principes qui commandent la réflexion ou qui sont mis en avant comme fondamentaux dans l’affaire Vincent Lambert. 

La dignité humaine 

Cette notion est invoquée tout autant par les promoteurs de l’euthanasie, telle l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), que par ceux qui s’y opposent fermement. 

Le fondement le plus élevé de la dignité humaine relève de la foi. Nous ne l’utiliserons donc pas ici. Mais ce qui est accessible à la raison, c’est la spécificité de la nature humaine, qui seule parmi les créatures visibles possède une intelligence et une volonté purement spirituelles. Cette nature est si achevée, qu’elle s’accomplit d’une manière unique en chaque individu : aucun n’est interchangeable, au contraire des individus des espèces animales. Cet accomplissement porte un nom : la personne. 

L’une des prérogatives principales de la personne est d’être radicalement maîtresse d’elle-même. C’est le sens fondamental de la dignité humaine qui persiste jusque dans l’esclave ou le prisonnier. Ceci compris, il en découle assez facilement que cette dignité ne dépend pas de l’état actuel de la personne : aucune infirmité ne saurait l’atteindre. Que la personne soit en état de veille, de sommeil ou de coma, en état pauci-relationnel ou en état d’éveil sans réponse, sa dignité demeure comme en tout homme vivant. C’est un devoir d’autant plus pressant de reconnaître cette dignité et de la respecter, que celui qui en est détenteur est plus faible et dépendant. 

Cependant, pour éviter les sophismes, il faut ajouter que la dignité humaine possède un autre sens : la dignité dite « morale ». Celle-ci découle des actions posées par la personne. Ainsi un héros qui a défendu son pays au péril de sa vie mérite reconnaissance et respect ; mais un voleur ou un assassin ne mérite que le déshonneur et un juste châtiment. C’est la confusion de ce sens avec le précédent qui engendre l’erreur de la « liberté religieuse » de Vatican II, mais cela est un autre sujet. 

Le contenu de la loi naturelle 

L’orientation vers notre fin n’est pas inconsciente, comme dans la pierre qui rejoint immédiatement son centre d’attraction, ni inintelligente, comme dans l’animal qui suit son instinct : elle est raisonnable comme nous l’avons dit. Mais nous suivons en cela une certaine loi qui peut être décrite comme l’inclination spontanée, mais intelligente, à notre bien naturel. 

Ainsi, toute la loi naturelle se résout en un principe unique, dont les autres ne sont que des explications : « Il faut faire le bien et éviter le mal ». Les idées de bien et de mal jouent donc un rôle ultime. Ces idées recouvrent tout ce qui concourt ou, au contraire, s’oppose à l’exercice de la vie humaine, qu'il s’agisse de sa vie physique ou animale ou de sa vie spécifiquement humaine et rationnelle. Ces manifestations du besoin de vivre ne se limitent pas aux seules nécessités de l’individu mais s’étendent à tout l’ordre social. 

Or l’homme se sent d’abord attiré à rechercher les biens correspondant à sa nature, comme tout être qui recherche la conservation de soi. Selon cet instinct, tout ce qui assure la conservation humaine et tout ce qui empêche le contraire de la vie, c’est-à-dire la mort, relèvent de la loi naturelle. Ainsi de la nourriture et de la santé, par exemple. 

Ce que chacun recherche pour soi-même, il le doit aussi à ceux qui ne peuvent se le procurer eux-mêmes. Ainsi la loi naturelle nous fait une obligation non seulement de nous nourrir, mais encore de fournir ce qui est nécessaire à tous ceux qui dépendent de nous. Une société, la famille et encore bien davantage l’Etat, se trouvent dans la même obligation envers tous ceux qui en dépendent. 

La qualité de vie 

Elle peut se rattacher à la dignité humaine, mais ce concept inclut un élément subjectif qu’on ne peut négliger : la manière dont la personne ressent sa difficulté, ses troubles, son abandon. Il est remarquable que les soins palliatifs réussissent très souvent à redonner goût à la vie à de nombreux patients, bien davantage par la présence chaleureuse qui les entoure, par l’intérêt qui leur est montré et le temps qui leur est consacré, finalement par le don de soi dont ils font l’objet, que par les soins habituels. 

Ce constat est un rappel du grave devoir d’assistance que nous avons vis-à-vis de ceux que la maladie ou l’infirmité plonge dans la souffrance physique ou psychique. Ceux qui n’ont pas compris cela voudront se décharger de ce devoir, souvent en abandonnant ou en faisant disparaître ceux qui en font l’objet. Ils invoqueront la qualité d’une vie qui n’en est plus une, d’un état jugé sans espoir. Et puis il y a le cas de ceux qui, insuffisamment soutenus, en viennent à souhaiter de disparaître eux-mêmes. La question qu’il faut alors se poser est : avons-nous fait tout ce qu’il fallait pour les aider ? 

La liberté et la mort 

Cet intitulé s’attaque au fondement de la position euthanasique, à laquelle pourrait s’ajouter le suicide, qu’il soit assisté ou non. La liberté désormais érigée en absolu – alors qu’elle n'est qu’un moyen – et sans cesse invoquée voudrait faire croire que l’homme peut désormais absolument tout. La seule limite, et encore est-elle allègrement franchie dans le cas de l’avortement, est la liberté d’autrui. 

“Puisque c’est mon corps, ma vie, je puis faire ce que je veux, tant que je ne vais pas contre la loi ou la liberté du voisin” : tel est le slogan moderne de la liberté. Les Pays-Bas ou la Belgique en ont tiré les conséquences. Ainsi, il n’y a aucune raison d’interdire le suicide assisté ou l’euthanasie. Il n’y a plus de raison pour ne pas infliger la mort à un être dont on estime qu’il n’a plus de raison de vivre. 

La liberté ainsi conçue est un leurre. Elle s’affranchit de toute loi, hormis la volonté de chaque individu. Si chacun peut concevoir le bien et le mal comme il l’entend, si bien et mal ne dépendent plus que du jugement de la seule et unique raison particulière, c’est la différence même entre bien et mal qui est supprimée. A chacun de juger ce qui est honnête et ce qui ne l’est pas. Ce qui plaît sera permis : « à chacun sa vérité ». Cela signifie qu’il n’y a pas de vérité, ni spéculative, ni morale. 

Il n’y a donc plus de loi objective, plus de droit, tout ne dépend que de la volonté de chacun. Mais si tuer ceux qui n’ont plus de raison de vivre est acceptable, ou s’arrêter ? Qui peut en juger, et selon quels critères ? C’est, dans sa racine, la pensée eugénique qui estime que la société doit éliminer les tarés de toutes sortes. Elle revient à penser, par exemple, que la trisomie est une tare insupportable, qu’il faut la détecter avant la naissance et éliminer ceux qui en sont atteints. Un tel raisonnement pourra s’étendre aux pieds-bots, aux hémophiles, au nanisme, à la fente palatine (bec-de-lièvre)… autant de raisons qui motivent, en France, le recours à l’avortement. A l’autre bout du cycle de la vie, les vieillards inutiles n’ont qu’à bien se tenir. 

Conclusion 

Quoique limitée, la réflexion éthique peut tout de même baliser le terrain, indiquer les erreurs à éviter et les buts à poursuivre. Bien menée, elle peut aider nos contemporains à ne pas trop s’égarer parmi les sophismes ambiants. Elle est à cet égard indispensable.